Harutyun Khatchatryan - Une cinémathèque nationale pour la préservation du film arménien

Arts et culture
03.04.2023

L'année 2023 marque celle de deux jubilés cinématographiques en Arménie: le 20e anniversaire du festival de l' "Abricot d’or" et le centième du cinéma arménien. Deux célébrations majeures et une occasion exceptionnelle pour les férus de cinéma de s'adresser au monde, une fois de plus, dans le langage du cinéma arménien…

Par Lusine Abgaryan

 

En prélude à ces célébrations, Le Courrier d’Erevan s’est entretenu avec Harutyun Khatchatryan, fondateur du festival international du film "Abricot d’or" et directeur de l’Union des Cinéastes. Il revient sur divers sujets liés à la production cinématographique arménienne.

 Comment, selon vous, évaluer la renommée du cinéma arménien et les moyens mis au service de sa promotion ?

Malheureusement, les Arméniens eux-mêmes n’apprécient pas les films arméniens, ou du moins, pas ceux que retient la critique internationale. Le cinéma muet arménien, par exemple, n'a rien à envier au reste de la production mondiale. Il pourrait être restauré au titre d'un patrimoine précieux et tout à fait original pour être présenté dans les cinémathèques du monde entier. Le cinéma arménien, qui a commencé avec Hamo Beknazaryan représente indéniablement un héritage très riche.

Les films des réalisateurs modernes n’attirent pas beaucoup d’attention non plus, malheureusement. Frounzé Dovlatyan, Henrik Malyan, Bagrat Hovhannisyan, Dmitry Kesayan, Vigen Chaldranyan ou d’autres, et même Peleshyan ou Parajanov n’ont pas su former un ensemble cinématographique cohérent. Nous n’avons pas pu faire de sélection commune de films arméniens à montrer au monde. Susanna Harutyunyan et moi-même avons malgré tout fait une ou deux tentatives. À Bologne, nous avons même monté un très bon programme avec les films des réalisateurs de toutes les époques qui ont imprimé leur marque sur le cinéma arménien. Nous avons ensuite été invités à Rome pour le projeter de nouveau. Nous avons également organisé avec succès quelques programmations consacrées au centenaire du génocide dans différents pays.

On devrait s’occuper beaucoup plus sérieusement du cinéma arménien : c’est aussi un outil sérieux et un témoignage exceptionnel de notre culture, de notre histoire,  de nos difficultés et de nos erreurs… De nos lacunes aussi, et elles sont importantes.

Pour le centième anniversaire du cinéma arménien, le festival de l'"Abricot d’or" a réuni une très belle programmation. Il présente aujourd'hui le travail des jeunes professionnels aux côtés de ceux de ma génération. Ils ont une pensée plus fraîche et plus flexible. Récemment, à l'occasion d'un autre un festival en Italie avec lequel nous sommes jumelés, premier événement important de ce centenaire hors d'Arménie, nous avons ainsi pu présenter sept films de jeunes réalisateurs, et de moins jeunes ainsi que des réalisatrices aussi. Tous ont été très appréciés.

 

Les opérateurs de la propagande azérie essaient d'empêcher la présence de films arméniens dans les festivals internationaux. En avez-vous été victime ?

Effectivement, nous étions un peu inquiets car la direction du festival en Italie nous avait informé de la visite de l’Ambassade azerbaïdjanaise aux différents festivals. Elle proposait aux municipalités concernées de financer et de parrainer leurs festivals, en échange, les films arméniens devaient disparaître de leurs programmations. Cette fois-là, ils n’ont pas réussi et les deux villes où nous sommes passés ont très bien accueilli nos films. Le représentant de l’Ambassade d’Arménie en Italie a effectué un très bon travail et tenu un discours efficace. Ce serait bien que d’autres ambassades arméniennes prêtent également attention à cette "politique" cinématographique.

À Moscou par exemple, les Azerbaïdjanais sont parvenus à déprogrammer les films arméniens prévus dans le cadre d'un festival,. Les Russes avaient vite cédé, sans doute pour ne pas contrarier les Azerbaïdjanais. D’autres résistent d'avantage, mais la tendance générale fait que les festivals internationaux évitent de programmer des films sur Karabagh. Parmi les 7 films projetés en Italie, certains abordaient tout de même le sujet.

Nous sommes également invités à d'autres manifestations et il nous arrive de pouvoir montrer jusqu’à dix films. Nos nombreux partenaires internationaux programment des films arméniens dans leurs pays et nous prévoyons aussi d’organiser des projections dans les villes jumelées avec l'Arménie. Le centenaire du cinéma arménien sera célébré dans de nombreux endroits dans le monde, toute l’année, avec l’"Abricot d’or" à Erevan comme point d'orgue et un programme tout à fait spécial. Le cinéma est une arme sérieuse ! Beaucoup de gens ont beau ne pas y croire, c’est pourtant bel et bien le cas et il faut l’utiliser !

 

Comment fonctionnent les films en coproduction ?

Les coproductions fonctionnent mieux depuis cinq-six ans désormais, grâce à l'adhésion de l'Arménie à Eurimages, le fonds de soutien culturel du Conseil de l'Europe, et nous devrions signer des accords avec d’autres organisations internationales. Nous n’avions pas été en mesure de le faire jusqu'à maintenant, par absence de réformes incitatives en ce sens dans la juridiction arménienne sur la production cinématographique. Aujourd'hui, le nombre de coproductions est en nette augmentation, ce qui est tout à fait profitable et nécessaire car les ressources de ce secteur demeurent encore trop faibles en Arménie pour nous permettre de financer seuls l'intégralité de tous nos films. Nous avons déjà des coproductions, avec la France notamment, c’est une excellente nouvelle, sans elles, ces films n’existeraient tout simplement pas.

 

Quels sont les sujets favoris des jeunes cinéastes aujourd’hui ?

Les jeunes sont intéressés par des sujets universels. Ce qui me réjouit le plus, c’est que les femmes sont de plus en plus nombreuses à faire des films. Des documentaires notamment, un domaine qui a besoin de sensibilité, de délicatesse et de la persévérance féminine. J’ai toujours dit qu’un jour, les femmes prendraient le contrôle du cinéma documentaire. Elles n’ont pas encore complètement pris le relais, mais quatre-vingt pourcent des femmes passent par le film documentaire, ce qui est très gratifiant car ce sont de bons films.

Le cinéma d’animation a également commencé à se développer. Plusieurs artistes affirment leur propre style. Il n’y a pas d’école qui enseigne l’animation... Depuis ces trois dernières années, de nouveaux films ont vu le jour qui participent à des festivals et rencontrent du succès.

Encore une fois, le financement du cinéma est très modeste en Arménie, mais le gouvernement a récemment doublé son budget. Nous avons ainsi pu augmenter celui des premiers films de réalisateurs débutants. Seuls cinq à sept pourcent des premiers films en bénéficiaient, maintenant, nous parvenons à décrocher ces financements pour vingt-cinq à trente pourcent d'entre eux. De nouvelles personnes et une nouvelle génération doivent émerger.

 

Vous avez l’intention de mettre en place une cinémathèque. Parlez-nous-en !

C'est mon rêve depuis longtemps et j’ai mis ce projet en avant dès ma première élection à la présidence de l’Union du cinéastes en 2017.

Mon idée initiale était d'en faire un centre culturel complet avec une cinémathèque, un musée du cinéma et une école afin de rassembler et conserver en un même lieu tout le patrimoine cinématographique arménien. Je souhaitais que nous puissions avoir des locaux spécialement adaptés à notre disposition pour pouvoir restaurer et numériser les films anciens. Nous n’avons pas beaucoup de richesses, mais nous avons deux cent soixante-dix films sur bande que nous sommes déjà en train de restaurer. Ce sont des positifs, nous n’avons pas les droits sur les négatifs. Nous avons également acquis un bon projecteur avec un bon son et disposons d'une vieille table de montage avec laquelle nous devons tout réparer et démarrer les projections. Cela devrait néanmoins susciter beaucoup d’intérêt chez les cinéphiles. Il existe entre sept et huit mille films numérisés, pas tous de la meilleure qualité, mais avec suffisamment d'intérêt pour être projetés dans les écoles, transmettre du savoir ou donner des leçons. Ils ont été collectés auprès de différents pays et mettent en valeur des réalisateurs aux styles très divers.

Malheureusement nous n’avons pas obtenu de droits sur le cinéma arménien et ne pouvons faire d’échanges avec les cinémathèques d’autres pays, bien que ce soit généralement la pratique. Mais nous avançons sur cette voie, notamment avec la cinémathèque d’Amsterdam.

 

Avez-vous suffisamment de ressources humaines pour la préservation des films et la mise à disposition de ce patrimoine arménien dans le monde ?

Oui, nous avons, plusieurs passionnés du cinéma arménien qui se sont réunis et connaissent bien la politique de "faire du cinéma". La télévision aussi devrait s’en occuper. Elle estime pourtant que le cinéma ne la concerne pas et qu’elle ne devrait pas s’y engager. Alors ils donnent d’autres produits, des feuilletons de mauvaise qualité qui nuisent beaucoup à l’éducation. Elle n'accorde que très peu d’attention même aux meilleurs films car elle pense que cette politique ne lui est pas destinée. Si nous n’avons pas de politique commune pour le cinéma, pour défendre la culture, nous ne pourrons pas gagner. Nous sommes trop peu nombreux, nous sommes petits et notre production elle-même est très petite. On ne peut pas produire cent films par an, dont sept ou huit seulement se révéleront géniaux… Quatre ou cinq peut-être, pas plus

 

Puisque vous avez évoqué les séries télévisées, ne pensez-vous pas qu'il devrait y avoir une certaine "censure" ou un contrôle, au moins, sur le vocabulaire mais également sur les scénarios de ces séries, souvent vulgaires et peu propices à l’éducation des jeunes ? Comment faire?

Il n’y a pas de lois qui contrôlent le vocabulaire. Les deux ou trois qui existent pour interdir la liberté d’expression concernent la pornographie et la représentation de la violence.

Il ne peut être question de goût ou de manque de talent, car chacun a le droit de créer selon ses propres valeurs. Ce qui en même temps est très mauvais en raison du manque de politique éducative en Arménie. Résultat : les films projetés aujourd’hui sont souvent très vulgaires, avec des histoires également très vulgaires.

L’humour arménien, qui était très prisé autrefois est devenu vulgaire. On a habitué les gens à regarder ce genre de films ou des spectacles créés par des non-professionnels. Plus c’est vulgaire, plus c’est grossier, plus il y a de jurons, mieux c’est… C’est incompréhensible! Je ne sais pas ce qu'il faut faire pour lutter contre cette réalité, mais le fait est que ce n’est interdit nulle part dans le monde.

Il faut penser au système éducatif. L'éducation doit assumer ses responsabilités et la critique doit aussi se réserver des droits. Malheureusement il n’y a pas beaucoup de gens engagés pour s’en occuper. Si tu abordes trop souvent ces sujets à la télévision, on finit par ne plus t’inviter aux émissions…

Ce qui est réjouissant, par contre, c’est qu’il y a un mouvement contre tout cela. Malheureusement, la guerre, la révolution et la réalité dans laquelle nous vivons ont imposé d’autres priorités.

Le projet de la Cinémathèque comporte justement cet aspect pédagogique. Nous invitons des écoliers de différentes classes et organisons pour eux des conférences sur le cinéma suivies de projections. Il existe également un programme spécial intitulé "Cinema as a Teacher". En choisissant des films particuliers, sur l'histoire, la physique ou d’autres disciplines, on peut également enseigner par le prisme du cinéma. Le ministère de l’Éducation et de la Culture devrait accorder beaucoup d’attention et son plein soutien à ce programme afin qu'il puisse être poursuivi.

 

Le bâtiment de l’Union des cinéastes est en chantier aujourd’hui…

Toutes les pièces n’ont pas encore été rénovées. Les autorités précédentes nous avaient accordé des subventions pour les réparations. De même, après la révolution, le gouvernement actuel avait approuvé le projet d’aménagement d’une cinémathèque et en avait augmenté le financement. Mais après la guerre, les priorités ont changé. Évidemment, d'autres besoins sont sont imposés; bien plus urgents, dont les soins des blessés de guerre, notamment.

Nous avons donc décidé de travailler de notre côté et avec l’argent gagné, et l’aide de quelques sponsors, évidemment, nous avons réussi à construire quelque chose d’énorme. Nous nous sommes mis d’accord avec la Maison du Soldat pour organiser des événements pour les anciens combattants en traitement de réhabilitation dans ce centre. Mais nous aurions besoin d’un petit ascenseur pour inviter les soldats qui ont des difficultés de mobilité. C’est moralement très important pour les soldats.

On nous a beaucoup aidés, alors nous essayons d’aider les autres. Pour les cérémonies d’ouverture et de clôture du festival, pour les événements de l’Institut du Théâtre, nous mettons gratuitement nos espaces à disposition pour les projections.