"Lumière française" pour l'Arménie

Arménie francophone
04.09.2023

Un chirurgien cardiaque français né en Arménie mobilise depuis trois ans l'excellence médicale française au service de l'Arménie et du Karabagh, pour soigner mais aussi pour prévenir.

Par Olivier Merlet

 

Levon Khatchatryan est chirurgien cardiaque à l'hôpital Georges Pompidou de Paris. À l'automne 2020, avec une poignée de collègues français et franco-arméniens comme lui, six spécialistes en traumatologie, chirurgie reconstructrice et viscérale et une infirmière, il monte au pied levé une première mission d'urgence lorsque qu'éclate la guerre des 44 jours. Le 12 octobre 2020, il est l'un des tous premiers médecins français à partir pour l'Arménie et à rejoindre le Karabagh en guerre.

 

L'urgence comme révélateur

« Les contacts que j'avais avec l'hôpital de Stepanakert n'étaient pas engageants. On nous disait de ne pas venir, que  la situation était catastrophique, très dangereuse. Parmi mes collègues, il y en avait deux qui étaient  de vrais médecin de guerre mais au départ, je ne voulais pas prendre de risques. Comme tous les blessés qui ne pouvaient être traités à Stepanakert étaient évacués sur Goris - et il y en avait beaucoup, là aussi une vraie catastrophe - je les ai installés et ils ont pu commencer à travailler ».

Après de longues discussions avec les soignants de l'hôpital de Goris, Levon décide finalement de gagner Stepanakert. « Je voulais me rendre compte par moi-même. Nous sommes partis à la nuit tombée, nous roulions tous phares éteints. Dans le corridor de Latchine, nous avons croisé une bonne trentaine de véhicules du Samu local mais je pense que nous étions le seul à aller dans ce sens. Le chauffeur me répétait tout le temps de laisser les vitres baissées : il voulait entendre le bourdonnement des drones. On a mis 3h30 pour faire les 90 kilomètres ».

À l'hôpital général, il se présente au directeur qui n'y va pas par quatre chemins : « j'ai besoin de médecins », lui dit-il d'emblée. Effectivement, Levon prend vite la mesure de la situation. « En tant que chirurgien cardiaque, je pouvais  éventuellement intervenir sur des blessures au thorax ou dans cette région, mais c'est tout. Je décide donc d'appeler mes collègues à Goris. Je les mets au courant de l'ampleur du désastre et leur demande de décider s'ils veulent venir ou pas. Ils ont tout de suite accepté. J'ai organisé deux transports séparés, au cas où quelque chose n'arrive. Les deux médecins sont arrivés au petit matin, à 20 minutes d'intervalle et ils se sont immédiatement mis au travail à l'hôpital militaire ».

Levon Khatchatryan est impressionné par l'organisation de ce véritable chaos, par l'efficacité et la capacité à faire face malgré le dénuement et le manque de moyens. « C'était en sous-sol, le chef de l'hôpital avait un cancer du poumon, tout le temps essoufflé, tout le temps en train de tousser Six lits étaient disposés bord à bord et on opérait six patients en même temps. Personne n'avait eu le temps de nettoyer, il y avait par terre une couche bien épaisse de poussière et de sang mêlés, on marchait sur une boue rougeâtre. De nombreux blessés étaient à même le sol, avec des cadavres les yeux encore ouverts. On n'avait pas eu le temps non plus de les leur fermer ou de cacher leur visage. C'était comme dans un tableau de Jérôme Bosch, à se demander si ce que l'on voyait était bien réel, si l'on devait y croire. Et nous avons opéré.»


En intervention à l'hôpital Astghik d'Erevan

Levon Khatchatryan et ses deux collègues passeront trois jours sur place. « C'était en octobre 2020. L'hôpital manquait de tout et tout ce que nous avions pu faire c'était de ramener 18 sacs de 23 kg chacun d'instruments et de consommables. On avait tout utilisé en deux jours. On avait les mains nues et on ne savait plus quoi faire. C'est à partir de ce moment-là que j'ai commencé à me poser cette question : est-ce que ces gens-là ne savaient pas qu'un jour il y aurait la guerre et qu'il fallait s'y préparer ? ». Trois ans plus tard, alors que la montée des tensions laisse craindre une nouvelle confrontation militaire sur le territoire arménien lui-même, la question taraude plus que jamais le médecin.

 

Éclairer et structurer

À son retour du Karabagh, Levon Khatchatryan mobilise tous ses contacts, raconte ce qu'il a vu, sur le terrain, la situation catastrophique dont trop peu de médias en France - comme ailleurs - se font l'écho. Il persuade de nouveau huit de ses collègues de repartir avec lui pour une deuxième mission quelques semaines plus tard, sous l'égide du gouvernement français cette fois, via le Quai d'Orsay, son ministère des Affaires étrangères. Une troisième suivra en décembre 2020, conjointement à l'expédition en Arménie deux tonnes et demie de matériel de première urgence fournies par La "Chaine de l'espoir" du professeur Deloche. Sept autres missions se succéderont tout au long de l'année 2021 et 2022

En février 2021, il fonde "Lumière française", une association qui va lui permettre, au-delà de ses missions ponctuelles, de structurer sur le long terme l'aide et l'assistance qu'exige la situation en Arménie et le Karabagh, une réponse adaptée et nécessaire aux besoins locaux en termes de soins. « Nos actions sont orientées autour de deux axes principaux : poursuivre les soins, bien sûr, avec la prise en charge post-chirurgicale indispensable sur le moyen terme, mais surtout, compléter la formation et contribuer au perfectionnement des soignants arméniens, grâce au savoir-faire français. L'objectif, à terme, est de créer une filière formation de qualité dans les spécialités nécessaires ».

Un accord signé avec l'AP-HP (Assistance Publique – Hôpitaux de Paris) permet l'envoi  de nouvelles missions et d'organiser à Erevan, en octobre 2021, le premier colloque médical franco-arménien dédié à la prise en charge des blessés du conflit du Haut Karabakh. Les Hospices civils et le Centre hospitalier du Vinatier de Lyon sont également partenaires de l'évènement.  En avril 2022, toujours avec l'AP-HP,  "Lumière Française" lancent l'École arméno-française pour le perfectionnement des compétences ophtalmologiques au centre médical de Gyumri.

Parallèlement, et toujours aujourd'hui, les interventions en Arménie se poursuivent auprès des hôpitaux d'Erebuni et d'Astghik, à Erevan, de Gyumri, de Tashir, dans le nord du pays, dans le Shirak ou le Vayots Dzor. Au Karabagh, de nombreux efforts  ont été mis en œuvre pour l'amélioration des services et équipements de l'hôpital de Martuni. En Artsakh toujours, l'association œuvre aussi pour aider et équiper en fournitures, vêtements et chaussures les écoliers des villages de Karmir Shuka, Taghavat et Aygestan. Forte de 70 intervenants médecins, chirurgiens et spécialistes, "Lumière française" bénéficie des financements de la ville de Plessis-Robinson, en région parisienne, de dons privés et des cotisations de ses membres, en France mais aussi aux États-Unis où elle a ouvert une branche très active, "French-light", tout simplement, à Saint-Louis dans l'État du Chesterfield.


Briefing au centre médical de Gyumri

 

Guérir et prévenir

 La fermeture du Corridor de Latchine et le siège du Karabagh par les forces azerbaidjanaises depuis décembre dernier ont contraint "Lumière Française" à suspendre ses actions en faveur de l'Artsakh. Les pourparlers de paix piétinent, Bakou menace et le risque grandit d'une attaque d'envergure du territoire arménien cette fois se fait de plus en plus pesant. C'est pour y faire face et tenter à leur niveau d'y répondre que Levon Khatchatryan et ses volontaires ont lancé une nouvelle mission en Arménie en juillet dernier, dans le Tavush.

Province frontalière de l'Azerbaïdjan au nord de l'Arménie, Tavush est aussi la région des enclaves azéries de Voskepar et de Sofulu-Bakhudarlu. La route qui mène en Géorgie, axe commercial vital pour le pays, coupe et recoupe la frontière, tous les villages qu'elle traverse sont au cœur des pourparlers actuels.

« Le but de la mission était de dresser un état des lieux médical de populations locales », explique le chirurgien, « mais aussi des dispositifs de santé et du niveau d'organisation sanitaire en cas de nouvelle agression dans la région. Nous voulions nous rendre compte de ce qu'il est possible d'améliorer ou de créer en tant qu'infrastructures indispensables à la prise en charge d'éventuelles victimes ou blessés de guerre. Nous avons passé le plus clair de notre temps dans les villages frontaliers. Nous étions neuf médecins pédiatre, généraliste, gynéco, endocrino, neurologue et moi-même pour ce qui est de la cardiologie. En trois jours, on a pu consulter un peu plus de 250 patients

Première constatation : le sous équipement: « ni lit, ni couchette, les patients sont consultés assis sur des chaises ». Deuxième constatation, la plupart d'entre eux n'ont pas vu un médecin depuis des années. « Nous avons diagnostiqué des cas impressionnants, surtout chez les femmes. Il faut "illuminer" ces gens-là, ouvrir leur culture médicale. Ils ignorent des choses basiques, essentielles pour leur santé, que ce soit à propos de l'hygiène, des rapports sexuels, du contrôle de la tension, de la planification, tout un tas de choses qu'il faut absolument leur faire connaitre. Ils vivent dans une situation d'extrême vulnérabilité, misérable et ne savent même pas qu'ils ont le droit à la santé, que le pays a l'obligation de le leur garantir ».

Troisième constatation enfin, plus optimiste : « le personnel médical sur place est formidable, très dévoués et très courageux, que ce soient les infirmières ou les médecins, avec eux, on peut vraiment déplacer des montagnes ».

Levon Khatchatryan raconte de nouveau : « au village de Berkaber, une infirmière m'a invité chez elle, une femme héroïque. Elle a trois filles. Tous les matins, lorsqu'elle les amène à l'école elle ouvre la porte de sa maison qui donne sur un lac. Sur la rive opposée, les azéris ont construit un mur anti-balles. « Ils sont protégés et nous, non ». Je lui ai demandé si elle n'avait pas peur de vivre là. « Pourquoi aurais-je peur ?» a-t-elle répondu. « C'est ma maison, celle de mes parents, de mes grands-parents avant eux. J'ai toujours vécu ici, c'est eux qui devraient avoir peur. En face c'était à nous, les azéris ont pris le lac pendant la première guerre, avant ils étaient bien plus loin, à des centaines de mètres derrière ».

"Lumière française" souhaite mettre en place un réseau de médecins et de personnel médical dans ces villages frontaliers. Le projet comprend la création d'un groupe de travail afin d'élaborer un schéma directeur, l'établissement de zones médicales qui regrouperont chacune trois ou quatre villages et disposeront en permanence d'un stock de tout ce qui est nécessaire, du personnel et d'une structure adaptée. Ces unités seront ainsi à même de recevoir à tout moment de vingt à trente blessés et de les stabiliser avant d'organiser leur évacuation dans de bonnes conditions. Des exercices d'entrainement chronométrés, éléments essentiels de cette stratégie, seront organisés au moins deux fois par an, des simulation d'attaque avec blessés permettant de répéter toutes les procédures établies.

« Il faut également penser à une évacuation si nécessaire des deux hôpitaux, ceux de Berd et d'Ijevan qui sont très proches de la frontière et exposés à un éventuel bombardement, pour éviter de compromettre l'organisation de la prise en charge des blessés. Il faut prévoir des solutions de replis en des lieux tenus secrets ou les hôpitaux seront transférés en cas de nécessité. Il faudra disposer sur place de stocks intouchables, de lits, des équipements adéquats et là encore, effectuer régulièrement des exercices de transfert.

Le modèle prévu aujourd'hui tel que me l'ont présenté les médecins locaux est insuffisant : en gros la polyclinique devient l'hôpital, mais sans ses équipements, pas de véhicule d'évacuation, pas de schéma directeur, et surtout il n'a jamais été ni testé ni éprouvé. Avec une bonne logistique, nous pourrons vraiment organiser une bonne résistance. il faut simplement former et corriger les fautes ».

Plusieurs médecins locaux ont déjà assuré de leur concours au projet et des discussions sont en cours avec le gouverneur de Tavush pour qu'il lui apporte le soutien de la province. Levon Khatchatryan se dit confiant : « avec une bonne logistique, nous pourrons vraiment organiser une bonne résistance. il faut simplement former et corriger les fautes. Rien n'a été fait à ce niveau-là pendant trop longtemps, il faut en tirer les leçons ».

www.lumiere-francaise.org