L'Arménie par ses pierres : Au cimetière de Yeghegis, vie et destin des Juifs d’Arménie

Arts et culture
13.02.2026

Des millénaires d’activité humaine sur la terre d’Arménie ont laissé après eux des pierres en nombre, en masse et en variété. Aujourd’hui, que faire ? Comment s’y reconnaître (ou pas) et quoi y comprendre ? Sous la forme d’une série d’articles, il s’agit de déambuler, de ruines en édifices, pour interroger l’Arménie par ses pierres. Resteront-elles muettes? 

Le Courrier d'Erevan continue sa série d’articles pour raconter, dans le silence des pierres, une autre histoire de l’Arménie. Un épisode chaque vendredi. Aujourd'hui, c'est le cimetière de Yeghegis qu'on vous présente.

 

Yeghegis est un modeste village dans la province du Vayots Dzor. Il n’a qu’une seule rue. La marchroutka pour Erevan, systématiquement bondée, y disperse deux fois par jour les vaches agglutinées. Une rivière coule en parallèle, elle porte le même nom que le village, et le sépare d’un petit cimetière bien dissimulé par la végétation. Unique exemplaire en Arménie, c’est un cimetière juif. L’histoire qu’il raconte tient à distance toutes les histoires officielles et suggère un destin original des Juifs en Arménie.

 

Par Marius Heinisch

Quand les morts refont surface

L’information remonte par un évêque. En 1999, Abraham Mkrtchyan, Primat de l’Eglise apostolique arménienne, prend contact avec Michael Stone à l’Université de Jérusalem. Au village de Yeghegis, on a trouvé des pierres gravées en hébreu et en araméen. L’évêque ne lit pas l’hébreu, il ne peut pas saisir leur signification, mais peut-être a-t-il eu le pressentiment de leur importance. Une équipe de chercheurs israéliens est dépêchée pour fouiller l’endroit, entre 2000 et 2001. Se dévoile, sous l’effet de leur travail, vainqueur de l’oubli, un vaste cimetière juif, comme on pensait jusqu’à lors qu’il n’en existait aucun en Arménie.

 

Le cimetière juif de Yeghegis

 

Après le choc de la découverte, le choc de la réalisation. Daté par les archéologues entre le XIIIe et le XIVe siècle, le cimetière de Yeghegis apporte son élément matériel à une hypothèse que l’on croyait pour toujours vouée à la spéculation : il existait bien, dans l’Arménie médiévale, une communauté juive de taille significative. De là, des questions en cascade : d’où venaient ces Juifs ? où sont-ils allés et, surtout, comment comprendre qu’ils n’aient laissé après eux, hormis ce mystérieux cimetière, aucune trace de leur passage ?

 

Depuis Yeghegis, il faut enjamber la rivière pour atteindre le cimetière

 

Introuvables Juifs arméniens

La découverte du cimetière de Yeghegis rompt avec fracas des siècles de silence, pendant lesquels les Juifs d’Arménie ont vécu comme au seuil de l’histoire officielle. Dans son Histoire des Arméniens, qu’il rédige au Ve siècle, l’historien Movses Khorenatsi raconte que le roi Tigrane le Grand aurait ramené, dans sa retraite de Judée, dix mille captifs juifs jusqu’en Arménie au début du Ier siècle av. J.C. Si son nombre paraît exagéré, la réalité de ce peuplement est corroborée par un autre historien arménien de la même période, Fauste de Byzance, qui mentionne, dans son Histoire de l’Arménie, le sort  malheureux de nombreuses familles juives frappées par les invasions perses de l’Arménie à la fin du IVe siècle. 

La communauté juive arménienne est alors présentée par Fauste de Byzance comme une petite élite urbaine, strictement cantonnée aux grandes villes de l’époque. Un peu plus tard, au milieu du VIIe siècle, la conquête par les arabes de Dvin, ancienne capitale de l’Arménie, laisse derrière elle un autre témoin : une lettre. De la main du général Habib ibn Maslama al-Fihri, elle donne des gages de protection aux “Chrétiens”, aux “Zoroastriens” et… aux “Juifs” de la ville.

Pourtant, toujours aucune trace concrète, tangible, des vies qui furent menées. Aucune synagogue, pas même une simple pierre gravée en hébreu ni le moindre médaillon frappé de l’étoile de David pour les extirper des nimbes du probable.

 

Avant la découverte de Yeghegis, il n’était donc possible d’approcher leur existence que par la négative. Puisque des peuplements juifs étaient attestés dans tous les territoires voisins de l’Arménie, aussi bien la Perse, la Géorgie, le plateau anatolien que le proche-orient, difficile de croire à une exception arménienne. Paradoxalement, plus probable était la présence de communautés juives en Arménie, plus étrange leur invisibilité dans l’histoire officielle. Comment comprendre une telle discrétion ?

 

A l’ombre des Orbélian

Au XIIIe siècle, alors que le cimetière commence à recevoir les corps de sa communauté juive, Yeghegis est un centre urbain qui compte en Arménie. Totalisant presque dix-mille habitants, la ville a commencé à croître vers la fin du IXe siècle. Le souverain arménien Smbat Ier vient alors de conclure une alliance avec l’Empire byzantin, qui permet de faire se croiser en Arménie deux routes commerciales majeures : celle qui relie, d’est en ouest, l’Asie centrale à l’espace byzantin ; celle qui remonte vers le nord pour toucher Tiflis, puis la Russie. Toutefois, c’est surtout Dvin, la capitale régionale, qui en bénéficie, et indirectement Yeghegis, encore loin de son apogée connue au XIIIe-XIVe siècles.

 

Routes commerciales dans le Caucase à la fin du IXe siècle

 

Mais une série de chocs extérieurs bouleverse cet équilibre, et donne à la modeste Yeghegis un destin inattendu. Dvin, capitale du Royaume du Syunik, tombe au XIIe siècle sous le fer des Turcs seldjoukides. Et en 1236, le même Syunik est à nouveau ravagé, par les hordes mongoles cette fois, provoquant un déplacement de population dans la province du Vayots Dzor, au nord, dont la capitale est Yeghegis. Elle aurait pu connaître un sort analogue à celui de Dvin, mais la famille des Orbélian, qui dirige la province, privilégie une autre stratégie : s’entendre avec l’envahisseur mongol, accepter sa loi, et éviter la ruine. Cette diplomatie du compromis demande de la subtilité et comporte des risques. D’autres provinces voisines sont mises à sac par les mongols. 

Mais elle porte ses fruits. Elikum Orbélian II se soumet au Khan en 1243, et son successeur, Smbat Orbélian obtient de la cour mongole en 1251 une exemption des lourdes taxes que fait peser l’occupant sur ses occupés. Il recouvre alors la capacité de lever lui-même l’impôt, et en profite pour faire de Yeghegis une véritable place forte, construisant sur les hauteurs de la ville la forteresse de Smbataberd. Elle se visite encore.

 

Smbataberd en hiver

 

Organisée comme élite urbaine, la communauté juive arménienne a tout naturellement trouvé sa place dans la florissante Yeghegis des XIIIe et XIVe siècles, qui attirait les flux migratoires des provinces voisines essorées par les mongols. La période d’inhumation dans le cimetière de Yeghegis correspond exactement aux deux siècles d’apogée de la ville, sous la conduite des Orbélian, face aux mongols.

 

La disparition au XIVe siècle du khanat Ilkhanide, le royaume mongol qui s’était jeté à l’assaut de l’Arménie, provoque d’ailleurs un déclin rapide de Yeghegis, trop éloignée des routes commerciales et incapable de rivaliser face à la puissance du Royaume de Géorgie restauré. On imagine facilement comment sa communauté juive a pu être aspirée par un centre urbain plus dynamique. Deux siècles d’inhumations juives au cimetière de Yeghegis témoignent ainsi d’une période faste et prospère pour la ville, sous l’égide des Orbélian et de leur diplomatie inventive.

 

Récit contre récits

Mais le cimetière de Yeghegis raconte aussi de “petites” histoires, quotidiennes, triviales, qui viennent battre en brèche deux récits officiels. Celui, arménien, d’une histoire intégralement chrétienne ; celui, juif, d’une histoire de persécution perpétuelle. Il semblerait que se soit écrite, pour les Juifs, en Arménie, une page tranquille de leur histoire. Les gravures en hébreu y racontent la vie des défunts, des vies ordinaires, où l’on apprend un métier et fonde une famille avant de revenir en terre.

 

Une pierre tombale gravée en hébreu

 

Objet d’étonnement, pour les archéologues en charge de l’excavation des pierres tombales : leur matériau de construction. Les analyses lithologiques révèlent que les soixante-quatre tombes retrouvées à Yeghegis sont taillées dans la même roche que celles qui, quelques centaines de mètres plus loin, garnissent le cimetière de la noblesse orbéliane, chrétienne. Plus encore, elles sont nombreuses à arborer des symboles directement repris du christianisme apostolique arménien, tels que l’association du lion et de l’aigle, ou la rose d’immortalité. Il est possible d’en conclure deux choses : d’une part que les mêmes ateliers de tailleurs fabriquaient, indifféremment, des pierres tombales pour les Juifs et les Chrétiens ; d’autre part que les Juifs de Yeghegis avaient adopté une part de la symbolique arménienne. Contre l’idée d’une communauté fermée, persécutée, le cimetière de Yeghegis laisse imaginer une ouverture syncrétique et de vies tissées entre elles par-delà les confessions.

Un peu plus au nord, le monastère de Spitakavor, construit au début du XIVe siècle, fait inopinément figurer sur l’une de ses pierres une inscription ancienne. Traduite, elle mentionne un achat de terres, dans la région, par l’église à des Juifs. La banalité d’une telle mention est, en fait, tout sauf banale : on ne peut en effet vendre que ce que l’on possède. Si bien que l’Arménie ne compte pas parmi les nombreux Etats qui, dans l’histoire, privèrent les Juifs du droit de propriété terrienne.

 

Difficile de dire, faute de plus amples sources, quel était exactement le degré d’assimilation des Juifs à la population des villes arméniennes antiques et médiévales. Mais les quelques indices, gravés à même la pierre dans le cimetière de Yeghegis, autorisent à rêver d’une cohabitation tranquille. Peut-être est-ce là le sens le plus profond et le plus optimiste que l’on puisse donner au silence des morts à Yeghegis : le silence de celui qui ne se risquerait pas à troubler la - si fragile ! - paix civile.

 

De petits cailloux ont été fraîchement déposés sur les tombes. Peut-être certains ont-ils été apportés par l’un des derniers membres de la communauté juive d’Arménie. Elle enregistre péniblement deux mille âmes à son registre. A rebours de l’amertume laissée par le soutien d’Israël à l’Azerbaïdjan dans la guerre du Haut-Karabagh, Juifs et Chrétiens d’Arménie peuvent se rappeler à Yeghegis que l’histoire les a réunis dans la pierre il y a bien longtemps.