Salwa Nacouzi : Relocalisation et accréditation de l'UFAR pour davantage de recherche et de grands projets

Pour sa première interview au Courrier d'Erevan, Salwa Nacouzi revient sur l'ancrage de l'Université française en Arménie sur son territoire et son rôle fondamental à servir sa communauté. Ce positionnement local fort lui sert aujourd'hui de base pour espérer rayonner bien au-delà des régions d'Arménie, du Caucase et de ses proches voisins, à travers tout l'espace arménien et francophone, du Liban et de la Syrie, de l'Afrique, de la France et du Canada. Salwa Nacouzi nous parle aussi des grandes orientations qu'elle souhaite mettre en place au cours de son mandat, vers plus de spécialisation par la recherche doctorale et l'accréditation de l'établissement.

 

Vous avez pris vos fonctions en Arménie le 17 septembre. Comment cela s’est-il passé, comment avez-vous trouvé l’UFAR qui est une institution absolument exceptionnelle dans cette zone ?

À ma prise de fonctions, j’ai trouvé une université exceptionnelle en termes du rayonnement qu'elle porte sur l'Arménie. Le travail accompli est formidable, exceptionnel. Ce qui m’intéresse beaucoup dans cette université, c’est le rôle qu’elle joue dans la société arménienne. Son objectif premier est l’intégration au marché du travail local de ses jeunes diplômés. Ils restent dans le pays et forment aujourd’hui un véritable réseau dans les entreprises et l’administration arménienne, un réseau extrêmement soudé et surtout très professionnel et très compétent. Notre travail n'est pas de former des élites pour l’immigration, nous sommes bien ancrés dans ce territoire et nous tenons à notre rôle de service à la communauté.  Je tiens à féliciter en ce sens tous les recteurs qui m'ont précédée et permis d'arriver là où nous sommes aujourd'hui. Je pense aussi au rôle très important des universités françaises, particulièrement celle de Lyon, 3 co-fondatrice, et plus récemment celle de Toulouse, chargée du diplôme de l’IMA, toutes deux animées par cette même conception d’une éducation qui doit servir la communauté. Le soutien et la présence de ces deux grandes universités aux côtés de l'UFAR ont  été essentiels. Je tiens aussi à saluer la qualité et les compétences des équipes arméniennes qui font vivre l’université au quotidien depuis 20 ans. Comme vous le savez, nous proposons plusieurs filières en gestion, marketing, en finance et en droit, plus aujourd'hui, un cursus scientifique d’informatique et de mathématiques appliquées. Nous travaillons ensemble quasi quotidiennement pour revoir les contenus et échanger avec nos partenaires en France. Nous allons conserver cette optique de la professionnalisation de nos étudiants et de leur intégration sur le marché de travail arménien.

Cela étant dit, se pose également désormais la question de la recherche, parce que sans elle l’université ne peut pas continuer à exister.

Mon prédécesseur, le professeur Bertrand Venard, a commencé à développer les doctorats, nous allons continuer ce travail. Nous sommes impliqués avec plusieurs universités arméniennes dans un projet européen qui va permettre la mise en place d’une école doctorale. Nous devons développer la recherche en poursuivant le même objectif que celui de la formation, répondre aux besoins du pays, rechercher la professionnalisation. Pas de la recherche fondamentale mais une recherche "appliquée", basée sur des contrats industriels.

La recherche est censée, dans une université, "nourrir" l’enseignement, et pour "nourrir" la formation, il y a deux manières de faire : la formation par l’apprentissage, par le travail en entreprise, ce que nous faisons déjà beaucoup et allons encore développer grâce à des formules en alternance, mais aussi la formation basée sur la recherche. Elle est indispensable si l'on veut rester innovant et perfectionner nos formations sans décalage par rapport à l’entreprise.

Les enseignants doivent bien sûr rester très vigilants aux dernières avancées, aux dernières innovations et aux derniers concepts afin de pouvoir les transmettre aux étudiants.

Voilà comment je vois les choses. Mais honnêtement, c’est une université qui ne doit avant tout jamais perdre de vue son objectif: un service à la communauté arménienne et un ancrage dans le territoire, malgré les doubles diplomations.

 

Vous avez mentionné ce côté recherche qui est très important sachant que c’est une université et non pas une école technique. Est-ce que les enseignants, les cadres que vous mentionnez, répondent à cette nécessité, à cette demande d’avoir le niveau ?

La conception de cette université fait que les enseignants sont souvent des professionnels vacataires. Nos enseignants ne travaillent pas à plein temps comme dans d’autres universités, ce que nous allons d’ailleurs devoir développer à un moment donné. Néanmoins, nos enseignants sont de fait, en même temps, des professionnels. Ils sont très intéressés par ces perspectives. Aujourd’hui, la formation des professionnels dans les universités permet de pouvoir faire de nos enseignants des chercheurs, de manière naturelle et très simple. Notre taux "d’enseignants-docteurs" est conséquent, mais il faut encore l’augmenter, comme les cadres dans une entreprise, c’est-à-dire proposer à ceux qui ne le sont pas encore de passer un doctorat dans le cadre de leur formation professionnelle, en cotutelle ou à distance. Une structure plus institutionnalisée nous permettra aller de l’avant, d’où l’idée de mettre en place une école doctorale et de nommer des chercheurs.

 

Vous parlez des autres universités, d’État ou privées, qui prolifèrent dans ce pays. Quelles sont celles prises en compte dans votre stratégie de "benchmark" ?

Je ne suis pas ici depuis assez longtemps pour le dire et les évaluer. Je sais qu’il y a de bonnes universités d’État, j’entends beaucoup parler de Brusov, par exemple, pour les langues, ou de l’académie des Sciences, pour la recherche. Pour ce qui est des établissements privés, ce sont principalement l’université américaine et l’université slave. Il semblerait qu’il y ait aussi un vrai intérêt pour l’université agraire d’État, avec un recteur très dynamique que j’ai rencontré.

On ne fait pas véritablement de "benchmarking" par rapport aux autres universités. On a dû le faire à un moment donné, parce que nous avions choisi un créneau un peu différent. C’est-à-dire que l’on s’est positionné comme une université, bien que de statut privé, consacrée au service du public, avec des objectifs qui ne sont pas nécessairement ceux des autres établissements. De par notre fonctionnement et notre format, nous nous positionnons quand-même un peu à part, mais cela ne nous empêche pas de collaborer pour des projets européens avec des universités qu’on commence à connaître de plus en plus. Plusieurs universités arméniennes sont impliquées sur le projet des écoles doctorales dont je parlais précédemment de même que sur celui de la formation basée sur l’apprentissage.

 

Vous venez du monde de l’AUF [NDLR :  Agence universitaire de la Francophonie] et en maîtrisez les atouts. Comment évaluez-vous sa présence et son implication en Arménie à travers les quelques universités qui sont membres ?

J’ai été directrice du bureau Moyen-Orient. J’ai rencontré ici la représentante de l'AUF en Arménie, Rouzanna Ghalthaktchyan, un rendez-vous très efficace. Là encore, je pense que l’Arménie peut faire mieux au sein de l’AUF. Rouzanna est très investie mais il faut que les universités membres de l’AUF en Arménie s’impliquent davantage. Je pense qu’il faut qu’on réponde plus systématiquement aux appels à candidatures et à projets lancés par le bureau Europe centrale et orientale de l’AUF dont on dépend. Il vient d'y avoir, au Caire, une grande rencontre sur la francophonie scientifique, qui portait d’ailleurs sur l’intelligence artificielle, en liaison avec les autres disciplines. J’ai très rapidement pris la décision d'y envoyer un représentant de l’université, un enseignant titulaire d'un doctorat en "intelligence artificielle et droits d’auteur". Nous allons dans la mesure du possible rejoindre les réseaux scientifiques de l’AUF.

Je sais que nous ne sommes pas ici pas dans un environnement francophone. Dans un pays où tout le monde parle au moins les deux langues, le russe et l'arménien, plus l’anglais, nous ne nous inscrivons pas en concurrence. L’anglais est une langue de communication, de business et de travail, on ne le conteste pas. La francophonie devrait toutefois se montrer un peu plus agressive, dans le bon sens du terme, c’est-à-dire pour bien faire comprendre aux jeunes que d'apprendre le français ouvre sur des continents et qu’aujourd’hui, le continent émergent pour le business, c’est l’Afrique, et l’Afrique parle français. Ils ne soupçonnent pas sa valeur économique. On leur parle de francophonie, de littérature, du cinéma, de sa partie culturelle, mais il existe surtout aujourd’hui une francophonie économique et scientifique d’Afrique, du Moyen Orient, du Canada, partout où il y a des pays francophones.

Le Liban, qui n’est pas actuellement en très bonne santé, mais d'autres pays encore: L’Égypte est très francophone, on ne le sait pas assez mais elle l’est. Et toute cette ouverture vers l'Afrique peut être un grand avantage. Les Arméniens peuvent construire un pont vers le monde francophone car de toute cette région, c'est le seul pays où la lanmgue française est un tant soit peu présente. D’ailleurs, la Russie a toujours compris que le français était un avantage et il continue d'y être étudié. Il faut que l’Arménie, qui se propose de devenir un hub pour ce qui est de l’Intelligence artificielle et des nouvelles technologies, comprenne qu’elle peut aussi être un pont avec le Moyen Orient, l’Afrique et la France. La francophonie est essentielle, d'autant que nous parlons bien ici de francophonie, et pas seulement de français.

Je rencontre en ce moment les étudiants de première année et j’ai eu ce retour hier : ils étaient très amusés par mon accent et très contents de rencontrer quelqu’un qui parle français avec un accent. C’est mon français à moi, et c’est ça la francophonie ! On garde ses accents, on garde ses expressions… La langue française a échappé à la France. Aujourd’hui il y a des dictionnaires entiers de la francophonie et un jour, probablement, des expressions arméno-françaises rentreront aussi dans le dictionnaire. La francophonie c’est ce réseau mondial si intéressant, développant en outre des valeurs comme les Droits de l’homme, la solidarité, et d'autres. Tout cela fait partie de la francophonie. Si l'on peut garder toutes ces valeurs, à travers la francophonie, même dans un monde qui nous pousse tous les jours à ne pas y croire, peut-être que c’est là, l’un de ses grands intérêts de la francophonie, pas seulement celui de la langue.

 

Quel est votre plan d’action pour les deux années qui viennent, et pour les quatre, six ans qui vont suivre ?

La stratégie, la vision et la mission de l’UFAR sont assez largement diffusés, je vais juste préciser que j’ai deux grandes priorités pour l’année à venir. La première c’est la relocalisation de l’UFAR, c’est la priorité numéro un. Nous sommes une université d’excellence, les locaux ne sont plus à la hauteur. Pour moi, le bien-être des étudiants est la condition sine qua non à la réussite de leurs études. La situation actuelle n'y satisfait pas, ni pour le personnel. Nous commençons à vraiment en souffrir.

La deuxième priorité, c’est l’accréditation de l’université, prévue pour cette année. Nous allons nous autoévaluer et nous faire évaluer, en France, par l'Hcéres [NDLR :  Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur ]. Et de même que nous offrons une double diplomation, on va faire une double accréditation, ici, en Arménie, avec l’ANQA [NDLR :  Armenian national center for quality assurance in higher education] .

Nous présentons toutes les qualités pour être accrédité, donc il faut le faire. L’accréditation est essentielle tout d'abord pour se positionner sur certains projets d’envergure ou internationaux, de formation ou de recherche, c’est ensuite un label de reconnaissance et de visibilité des excellents résultats que nous obtenons.

L’accréditation intervient après une évaluation. L’évaluation est toujours très importante, à chaque étape de la vie d’une université, car elle précise les points que nous devons améliorer. Des experts vont venir et nous dire « voilà, là il faudrait vous perfectionner, là ça va très bien, là vous manquez de quelque chose ». Elle est pour moi une donnée essentielle, qui permet aussi de garder une certaine modestie en reconnaissant que l’on est "bon" aujourd’hui, mais que si l'on veut rester au même niveau, il va sans cesse falloir faire porter nos améliorations dans tel domaine et des innovations dans d’autres.

 

Voyez-vous la régionalisation comme quelque chose d'utile, voire nécessaire, ou bien le contraire ?

D'après ce que j’ai déjà vu de l’Arménie, la régionalisation n’est pas une mauvaise chose. Mon souci, c’est la viabilité. Le premier réflexe serait de dire que c'est super que l’université soit régionalisée. L'expérience française où l'on a ouvert beaucoup de cursus dans des villes secondaires ou dans les périphéries urbaines montre la nécessité d'un important soutien pour le plan d’affaires. Je pense à quelque chose de beaucoup plus intéressant qui va représenter un plan d’action essentiel : la digitalisation de l’université, la création de ce que l’on appelle un espace numérique de travail visant à développer un enseignement hybride. Je ne crois pas à l'enseignement cent pourcent à distance. Ce que l’on désigne par "hybride", ou par d’autres termes, pourrait être plus facilement développé en région car il s’appuie sur une formation partagée, à distance et en présentiel. Avant de penser à la régionalisation, il faut réfléchir au plan d’enseignement, à des méthodes qui permettraient de s’ouvrir aux régions sans avoir besoin d’une autre université ou d'autres bâtiments un peu partout. Aujourd’hui, par le simple fait de l’hybridation, on peut tout à fait créer un centre de formation, annexe d’une filière, sans avoir besoin autour d'une lourde structure. Avant de penser à comment se multiplier, il faut penser à comment se régionaliser. Mais est-ce qu’il est nécessaire de se régionaliser ? Oui, probablement.

 

Et si on regarde la chose par l’autre côté, est-ce vraiment viable de vouloir attirer les étudiants des pays voisins ?

On pourrait regarder vers la Géorgie et notre point fort, la double diplomation, peut certainement constituer une forte attractivité, évidemment. Personnellement, je pense aussi au Moyen Orient. Les liens avec le Liban où il y a de nombreux Arméniens ne sont pas assez développés, ni avec les Libanais francophones, ni avec les Arméniens Syriens, et cætera. Je crois qu’il faut surtout cibler la diaspora arménienne de la région qui, elle, peut être très intéressée par la double diplomation avec la France. Ils ne parlent pas le même arménien, mais c’est plus facile pour eux. C’est un groupe qui pourrait donner une valeur ajoutée à notre université en apportant toute une culture autre que celle du Caucase, mais avec une dimension arménienne peut être très intéressante pour les Arméniens du Caucase. C’est une approche que je pourrais avoir dans les deux années à venir, mais je n’oublie pas la régionalisation.

 

À ce jour il n’y a pas d’étudiants étrangers ?

Nous avons accueilli un ou deux étudiants africains. A cet égard, l’AUF peut être un levier intéressant. Nous avons aussi des étudiants de double nationalité, arméno-russes, mais pour l’instant ce n’est ni assez internationalisé, ni régionalisé. Nous sommes internationalisés par la double diplomation, par les projets européens, mais pas par la mobilité étudiante entrante. On est en train d’essayer de combler ces manques. Les projets européens nous sont surtout utiles dans le renforcement des capacités, nous y travaillons et sommes en train de monter en puissance dans ce domaine. Il existe un dispositif appelé "mobilité internationale de crédits" dans les projets européens qui offre la possibilité à des universités partenaires d’envoyer des étudiants en Arménie et les étudiants d'ici dans les pays européens. Il suffit juste de conclure un partenariat avec des universités européennes. Nous avons lancé un appel à toutes les universités avec lesquelles nous collaborons déjà dans le cadre des projets européens. L’intérêt aussi de ces mobilités, c’est qu’elles concernent aussi le staff administratif.

Après, on peut aussi envisager des accords entre universités des pays de la région. Tout ce que je vous dis doit être approuvé par le conseil d’administration de l’UFAR, mais il est prévu de lui présenter dès le mois de décembre quelques changements dans l’organisation de l’université, notamment de développer et renforcer le service des relations internationales. J’ai déjà nommé une personne qui s'en occupe mais il faut mettre les bouchées doubles et avec le temps, ce service doit devenir l’un des mieux dotés. Mais vous avez raison, c’est une université dont l'objectif est son rayonnement régional. Nous sommes bien ancrés sur ce territoire, il faut maintenant se développer de façon plus régionale.

 

Pour conclure, avez-vous un message à faire passer, envie d'aborder une question que nous n’avons pas évoquée ?

J’en parle partout. Je suis très inquiète pour les jeunes gens de ce pays. Pour les hommes. À l'université, on a perdu onze jeunes en 2020, deux en 2022. L’absence de sursis pour la poursuite de leurs études les en éloigne pendant plus de deux ans et le retour à l’université est plus difficile après. Je crains des conséquences graves dans quelques années.