Danser une histoire

Arts et culture
24.11.2022

La compagnie de danse Hallet Eghayan s'est produite le 10 novembre sur le plateau de la salle Arno Babadjanian, dans un spectacle en collaboration avec l’Ensemble Assonance et l' auteur-compositeur franco-arménien Michel Petrossian.

Par Lusine Abgaryan

Les chorégraphies de Michel Hallet Eghayan, accompagnées de la musicalité des récits tirés de l’œuvre "Chant d’Artsakh" de Michel Petrossian en traduction arménienne et de ses créations musicales avec Aram Hovhannisyan mettaient en scène une approche artistique intermédiale de la réalité.

Gracieuses dans leur simplicité, les quatre danseuses de la compagnie suivaient les vibrations de la musique et la poétique du récit, incarnant toute l’universalité du propos des textes mis en voix. La puissance et la délicatesse des corps, les émotions qui s'en dégageaient avec une couleur et un sens particulier, faisaient naître une forme artistique inhabituelle, une vision du monde dans une synergie de danse, de musique et de texte, abordant à travers une autre sensibilité, la guerre aussi.

Nous sommes allés à la rencontre des artistes, le chorégraphe Michel Hallet Eghayan et le compositeur- écrivain Michel Pétrossian pour essayer de comprendre toute la profondeur de ce spectacle. Bruno Miachon, directeur général de la compagnie Hallet Eghayan, nous parle également de la coopération entre la France et l’Arménie, cadre dans lequel s'inscrit le de cette production

  

Comment naissent vos chorégraphies ? Comment en choisissez-vous les sujets ? Quelles recherches nécessitent-elles ?

Michel Hallet Eghayan : C’est une question très difficile. Nous sommes en recherche tout le temps. Il n’y a pas un moment où l'on recherche et un autre où l'on ne recherche pas. Mais l’ensemble du travail que je mène naît en fait dans le cœur et dans la tête des danseurs. L’un de mes actes essentiels consiste à former et entraîner les danseurs au quotidien. C’est ce bonheur de faire passer en permanence les gens à un autre niveau qui détermine, d’une façon claire, l’écriture. J’essaie de rechercher le moins possible et de trouver le plus possible. Le terme de "recherche", c’est presque un euphémisme : il s’agit d’un travail permanent qui passe pour moi par la pratique des danseurs.

Il y a le travail de chorégraphie, évidemment, mais je me suis rendu compte, il y a maintenant plus de quarante ans, que la richesse est vraiment dans l’âme des danseurs, plutôt que dans l’expression subliminale de mon ego.

Quand les danseurs s'exécutent, ils se placent sous le regard du chorégraphe. Dans l’histoire de France, et de celle de la danse, il était le représentant patenté de l’autorité royale. C'est-à-dire que le roi dictait au chorégraphe ce qu’il devait faire. Aujourd'hui, le danseur n’est plus soumis au regard royal, mais il est dans ce que j’appelle "une véritable république de regards". Je crois que les musiciens ont réglé ce problème depuis longtemps. Ils appellent cela de l'improvisation, et c’est sublime. En danse, ce terme d'"improvisation", de mon point de vue, est une catastrophe. Parce qu’il n’y a pas la méthodologie de l’écriture musicale qui structure et fait sortir du chaos psychologique affectif.

Comment avez-vous procédé au choix des textes, autrement dit de la poétique textuelle qui faisait partie de cette création ?

M.H.E : Michel Petrossian a écrit ce "Chant d’Artsakh", très fort, que j’ai mis trois mois avant de lire, le temps que les événements s'estompent. J’ai lu le premier texte, il était si vrai, tellement profond… Et j’ai arrêté. Je l'ai repris trois-quatre mois plus tard et j’ai découvert un écrivain. Il a fallu sélectionner quelques textes. Je crois qu’on en a choisi quatre qui tombent bien parce que moins orientés sur l’Artsakh et l’Arménie. Ils sont plus universels.

Ce sont les chorégraphies qui ont été construites à partir des textes ?

M.H.E : Non. Sur tous les textes, on est en composition vivante. Pour les Arméniens c’est vraiment un bonheur parce qu’il y a le sens du texte, le rythme de cette langue incroyable, alors que pour les Français et les danseurs, il y a essentiellement la musicalité de la langue.

Pourtant les danseuses semblaient ressentir la vibration des textes… les fragments tirés du "Chant d’Artsakh", une œuvre littéraire pourtant, opèrent comme de la musique... Est-ce que les textes ont le statut de musique ?

Michel Petrossian : Il y a toujours la difficulté de la traduction. "Chant d’Artsakh" est d’une langue très travaillée, une œuvre littéraire, pour laquelle j’ai d’ailleurs reçu un prix. Hélène Carrère d’Encausse, secrétaire perpétuelle de l'Académie française et présidente du Jury du Prix littéraire de l’Œuvre d’Orient, qui me l’avait attribuée, a souligné la musicalité du texte, elle a dit que c’était comme une partition musicale. C’est pour cette raison que j’ai intitulé ce texte "chant", parce que ce que nous vivions était tellement insupportable qu’il fallait lui donner une forme poétique. C’est de l’alchimie, de la transcendance, pour justement l’ouvrir vers l’universel. Même s'il parle d’Arménie et d’Artsakh, c’est un texte très français, ponctué de pleins de références. À la fin par exemple, dans le texte "Lions en cage", je paraphrase le début du poème "El Desdichado" de Gérard de Nerval. Cette référence littéraire est assez transparente en français, mais en arménien, où la référence à Nerval n'est déjà pas évidente, l'aspect paraphrasé se perd complétement, évidemment. Il y a aussi des expressions idiomatiques comme "bisounours". Cela ne veut rien dire en arménien et j’ai repris la notion d’"agneau innocent", "anmegh gar", dans la traduction arménienne. Après le spectacle, on m’a dit que c’était de l'arménien châtié, prononcé, et ce qui est drôle, c’est que j’avais retravaillé le texte traduit par Lilya Shalunts pour lui redonner de la musicalité, mais ce n’est pas la même qu’en français. Quand je lis en français, les rythmes sont différents. La langue n’est jamais seule, tu rentres dans un champ de références, un contexte différent, les mots qui font résonner ne sont pas les mêmes. Cela demande du travail.

Pour revenir à votre question, j’avais dit aux danseuses, que lorsqu'on jouerait à Lyon, je leur lirai le texte en français. Elles préfèrent finalement que je leur lise en arménien parce qu’elles perçoivent ce texte comme une enveloppe sonore. Le sens, selon elles, les perturberait dans la danse.

À partir du travail sur les textes, je suis revenu à la musique. Et voir que "Chant d’Artsakh" a touché Michel Hallet Eghayan au point qu’il veuille les chorégraphier est un défi très intéressant : le compositeur est désincarné, présent par son œuvre mais absent du corps. C’est l’absence réelle d’un compositeur. Or là, à cause de Michel et de cette idée, j’étais massivement présent en tant que lecteur des textes et en tant que musicien. C’était très intéressant de sentir comment cela vibre et ce que cela donne à d’autres disciplines.

C’était à la fois un témoignage de guerre ?

 M.P : Témoignage, ce n’est pas assez fort. C’est un vécu et surtout une manière, pour moi en tout cas, d’intégrer le réel et de le dépasser. Une manière d’intégrer la guerre et de la dépasser. Non pas en disant qu'elle n’a pas eu lieu, mais au contraire, être vivant à partir de cette guerre.

Comme un processus de cure ?

M.P : Aussi. J’avais aussi écrit ce texte comme un exutoire. Pour sensibiliser, pour informer, mais aussi pour susciter quelque chose de cathartique, ce qui peut être dangereux, parce que quand on a vécu quelque chose à partir d’une œuvre d’art, après, parfois, on ne veut plus agir par le réel. Et cela, je voudrais l’éviter.

M.H.E : C’est la fonction de la catharsis. La force de l’art, le bonheur c’est que le réel, il est là. En intégrant le réel, on se rend compte qu'il représente ce que l’on fait. C’est faire en sorte qu’il n’y ait pas de dichotomie entre les choses, les idées, les pensées, les êtres, les situations. Tout est lié et si l’on crée en sérendipité parce qu’il manque quelque chose, on crée ainsi un complexe en permanence. Nous sommes dans un effet papillon massif. À chaque moment qu’on se rend compte que des gens, des individus ou des groupes de gens séparent les choses, on arrive à des catastrophes humaines.

M.P : C’est vrai qu’il y a la dimension de la guerre en Artsakh et ce qui se passe désormais sur les frontières en Arménie, mais il y a aussi d’autres aspects. Pour Bruno Mantovani, le compositeur, le point de départ était aussi ce qui se passe en Arménie, ainsi que la mythologie yézidie qui opère comme une une sorte de filtre et permet dire plus facilement certaines choses. Je suis très sensible au monde yézidi, il a subi les mêmes avanies que les Arméniens et de la part des mêmes gens. Le plus grand temple Yézidi du monde se trouve en Arménie, c’est le pays qu'ils considèrent le plus accueillant à leur égard, comme leur patrie. Pendant le génocide les communautés yézidies ont protégé les Arméniens qui allaient vers Deir-el-Zor. Je trouve aussi que les Yézidis sont la métaphore de cette population qui a une identité forte et  une religion qui peut apparaitre comme hétéroclite, parce qu’elle a intégré le zoroastrisme primitif, l’angéologie juive, les saints de l’église arménienne, et plus tard, l’islam aussi. J’avais aussi une inspiration éthiopienne pour cette création. Il y a donc le monde yézidi, le monde éthiopien, le monde arménien, et le monde français, et la modernité qui intègre des éléments.

Votre propos chorégraphique était uniquement porté par des femmes. Était-ce le fruit d’une démarche intentionnelle ?

M.H.E : J’aurais aimé avoir quatre garçons, mais on ne les a pas [rires]. L’une des danseuses montait sur scène avec nous pour la première fois. Elle a fait ces quatre années chez nous, et elle intègre la compagnie avec ce spectacle. Il y avait différents niveaux de pratique de la danse, et la beauté réside dans la différence de ces niveaux qui font corps.

M.P : Dans ce contexte particulier, le féminin est peut-être plus universel que le masculin. C'est à dire qu'en ce qui touche à la guerre, le propos d'une femme, le dialogue des femmes entre elles peuvent être plus pertinents, plus expressifs. 

Parlez-nous de cette coopération avec l’Arménie. Comment envisagez-vous de la poursuivre et la développer ?

Bruno Miachon :  Ce projet a 5 ans maintenant et il est né de cette rencontre autour de la création que nous avions réalisé avec l’aide du département de l’Isère, "Un rameau sortira". Nous sommes entrés en relation avec son service de Coopération internationale qui est très engagé dans la région de Gegharkunik, sans que l'on sache bien où cela allait nous mener. Aujourd’hui après tout un travail autour de l’accompagnement de la francophonie, de l’apprentissage du français pour les jeunes arméniens par la pratique artistique, on se rend compte qu’on va plus loin sur l’idée d’accompagner la formation des jeunes danseurs.

On se rend compte également que plus l'on pratique, plus on croise et rencontre d'artistes différents avec lesquels on échange et met en perspective d’autres projets artistiques. À Gavar et à Sevan, nous avons mis en place une "école des Spectateurs", où nous avons invité les enfants et leurs parents à venir voir des solos, ceux du spectacle. Il n’y a pas pour nous une danse pour les gens de Gegharkunik et une autre pour l’intelligentsia d'Erevan : il n'y en qu'une pour tout le monde, celle-là, sur les musiques de Michel et d’Aram, ce niveau d’exigence artistique et son partage à tous les niveaux. C’est lui qui anime l’ensemble de nos projets de coopération : que ce soit avec les Écoles d’Arts à Gavar et à Sevan, avec les jeunes du collège Chorégraphique d’État d’Erevan, avec les artistes arméniens de l’Ensemble Assonance, avec la salle Arno Babadjanian… C’est un tout et un travail de coopération autour de l’exigence et du haut niveau artistique.

Notre coopération s’inscrit dans le cadre de jumelages entre des villes françaises et arméniennes. Le département de l’Isère est jumelé avec Gegharkunik, la ville de Grenoble avec Sevan, la ville et la métropole de Lyon avec Erevan. D'autres partenaires dont l’ambassade de France en Arménie et l’UGAB nous soutiennent largement.

En Arménie, il y a comme une sorte de propagande pour l’art, et c’est puissant. Quand on va travailler avec les jeunes stagiaires de l’école des Arts à Gavar, beaucoup d’enfants y pratiquent la musique ou la danse. Il y a vraiment une inscription de l’art dans la vie.

Parmi nos perspectives, nous souhaiterions pouvoir accueillir en France de jeunes danseurs avec qui on ne travaillerait pas seulement pour compléter la formation technique, mais aussi pour que de leur cote, ils acquièrent des compétences pédagogiques et puissent mener ce même travail, là en Arménie, à Erevan et dans les régions.

M.H.E. : La deuxième chose qui nous semble importante, c’est le partage dans les écoles, dans les classes, dans les quartiers. Lorsque l’on enlève l’art du cœur des hommes, c’est le cœur des hommes qu’on sacrifie. Les enfants, les familles pénètrent l’art au plus haut niveau, et l’énergie est démultipliée vers la lumière.

On peut participer à la formation des artistes dans le domaine de la danse. Quand on parle de coopération, ce n’est pas seulement la France qui apporte des choses, c’est aussi l’Arménie qui nous apporte énormément, et la force de cette dynamique c’est de trouver le chemin de ce partage pour inventer de nouvelles choses.