L'histoire de l’Arménie s’écrit aussi au féminin : Zabel Yesayan, une voix et une plume pour l’Arménie

Հասարակություն
24.03.2026

À l’occasion du Mois de la Femme en Arménie, célébré du 8 mars au 7 avril, nous vous proposons une série d’articles consacrée aux femmes arméniennes qui, à travers les siècles, ont marqué l’histoire par leur courage, leur intelligence et leur engagement. Des reines qui ont façonné les destinées du royaume aux femmes de résistance qui ont défendu leur peuple dans les moments les plus sombres, en passant par les scientifiques, les artistes et les pionnières de nombreux domaines, ces portraits retracent une histoire souvent méconnue mais essentielle. Cette série est une invitation à redécouvrir ces figures marquantes et à rendre hommage à leur héritage vivant. 

 

Zabel Yesayan, ou Essayan en français, est unique dans le paysage arménien. Née à Constantinople en 1878, elle étudie à la Sorbonne, publie dans des journaux français, puis documente les massacres d’Adana, est la seule femme visée par la Rafle du 24 avril 1915, à laquelle elle survit, et revient même après 1917 en Cilicie pour s’occuper des orphelins. Ayant assisté au génocide de si près, Zabel Yesayan fut une grande voix pour l’Arménie, et pour le sort particulier subi par les femmes dans les massacres. 

 

Par Pablo Hello

“Plus d’épines que de lauriers”...

…à devenir une écrivaine, lui aurait dit Srpuhi Dussap, autrice arménienne très active dans les salons de Constantinople, quand Yesayan était venue lui demander conseil pour suivre ses pas. Dussap, par ses idées en plus de son statut de femme écrivain, est reconnue comme non seulement la première romancière arménienne, mais aussi comme féministe. Cela, associé à son engagement pour la culture arménienne, marqua durablement Yesayan, qui, malgré les “épines”, à propos desquelles Dussap la mettait en garde, suivit les mêmes phares.

Les deux femmes s’étaient rencontrées dans les salons arméniens de Constantinople. L’éducation du système ottoman de l’époque ne prévoyant pas de lycée pour jeunes filles arméniennes, Yesayan, à 14 ans, poursuivit son éducation ailleurs. Son père lui avait appris à lire, et à s’exprimer sur les sujets des droits humains, de l’émancipation des femmes, et du progressisme en général qui allait traverser la société ottomane 30 ans plus tard. Alors la jeune fille rejoint les salons, où se côtoyaient les figures de proue de la communauté arménienne de l’époque, qui discutaient de littérature, politique et des affaires les concernant. 

Srpuhi Dussap la prévint aussi que si elle voulait devenir femme écrivain, elle ne pouvait pas “être médiocre”.

 

Yesayan décida qu’aller étudier en Europe était la solution pour ne pas l’être, et partit à la Sorbonne. De là, se sont mêlés dans ses inspirations romantisme français et renouveau de l’arménien occidental. Elle devint bilingue, écrivit pour de nombreux journaux, dont notamment le Mercure de France, et publia en français. De retour en Arménie au début du siècle, elle est membre d’une délégation mandatée par le Patriarcat arménien de Constantinople pour porter assistance aux rescapés des massacres d’Adana. Elle n’est pas médecin, ni infirmière, elle est une voix et c’est pour cela qu’elle a été choisie.

 

Ainsi, en plus de l’aide matérielle qu’elle apporte aux survivants, elle rédige dans les ruines qui marqua un tournant dans sa vie, passant presque de la littérature au journalisme politique. 

 

Une voix dans les ruines arméniennes 

Zabel Yesayan est arrivée à Adana 3 mois après les massacres. Et la plaie béante qu’ils y avaient laissée, les conditions dans lesquelles elle trouvait les orphelinats (malnutrition, absence de soins adaptés, refus de Djemal Pacha que les orphelins apprennent l’arménien, ce qu’elle lui reprocha face à face) ainsi que le désespoir ambiant, la décidèrent à faire davantage. L’avant-propos de Dans les ruines fait de ce témoignage un appel politique. Elle souhaite “qu’on oublie l’origine de l’écrivain”, et adresse le livre aux Arméniens mais aussi à tous ses compatriotes turcs, avec lesquels les Arméniens avaient “versé leur sang” lors de la révolution des Jeunes Turcs l’année précédente, et souligne que c’est pour leur combat pour plus de droits, justement, que les Arméniens avaient été ciblés par les populations conservatrices de l’Empire.

Ce livre parut en 1911, et par son retentissement et la mise en garde qu’il comporte, en ce que si les progressistes turcs ne reconnaissaient pas les évènements, le pays était voué à la tyrannie, il lui mit une cible dans le dos. Lorsque la rafle du 24 avril 1915 frappe à sa porte,  elle est de sortie et y échappe. Elle s’enfuit de Constantinople pour la Bulgarie, où elle se mit immédiatement à l’œuvre pour attirer l’attention internationale, auprès des diplomates et des journaux, afin de venir en aide d’abord à ses pairs, qu’elle savait avoir été raflés, puis à toute la population arménienne lorsqu’elle apprit ce qui se passait sur l’ensemble du territoire. Quittant la Bulgarie, elle rallia ensuite Tbilissi, puis Bakou, où elle poursuivit un travail de journaliste, récoltant les témoignages de survivants du génocide, dénonçant ces crimes à l’international.

 

Son engagement pour l’Arménie et pour les femmes s’exprime le plus vivement à cette période. Elle est élue membre de la Délégation Arménienne Nationale qui prit part à la Conférence de Paix de Paris. Elle milite pour la souveraineté de l’Arménie. Se fondant tout particulièrement sur les récits des femmes et des enfants qu’elle avait réunis sur place, elle organise une conférence pour les délégués de paix dans laquelle elle expose, en français, le rôle des femmes arméniennes dans la résistance au génocide. Elle rencontra également la Conférence des femmes interalliées, qui visait à intégrer les droits des femmes au processus de paix suivant la Première Guerre mondiale.

 

Le témoignage qu’elle leur livra sur le traitement spécifique des femmes dans le génocide soutint leur plaidoyer pour la nécessité d’établir des droits des femmes à l’international. 

Le travail de Zabel Yesayan est fondateur en ce qu’il est le premier à mettre en lumière l’attention spécifique portée aux femmes dans les génocides, dans le but de destruction de l’identité culturelle de la minorité visée. Elle relate la conversion des enfants issus des viols d’Arméniennes. Elle souligne que “dès qu’une femme a un enfant de l’un des perpétrateurs du génocide, il n’appartient plus au groupe de la minorité”. Cette violence sexuelle, et la “rupture” de la transmission identitaire qu’il provoque est aujourd’hui reconnue comme arme de guerre, comme un outil tristement classique des génocides, et l’activisme pionnier de Yesayan sur le sujet a contribué a le faire reconnaitre comme tel. 

 

Prométhée assassiné

Après la Conférence de paix, elle retourne en Cilicie pour coordonner l’aide aux populations. Elle tente ensuite de revenir et de se réinstaller à Constantinople, puis à Paris. Mais ces deux villes lui paraissent des chapitres anciens de sa vie, qui ne conviennent plus à l’écrivaine ayant vu et vécu le génocide et les combats politiques, qui avaient suivi les massacres et la guerre. 

 

Elle visite l’Arménie soviétique, et ce qu’elle y voit l’éveille. Elle voit ses co-nationaux qui veulent reconstruire ce pays, et se construire un pays, à partir de ruines. Elle dit avoir ressenti la sensation d’être chez elle, sensation qu’elle n’avait pas connue depuis longtemps. Elle publie Prométhée libéré, ses impressions sur la république soviétique, dans une presse marseillaise, et travaille un temps dans un journal parisien pro-soviétique incitant à la réémigration des Arméniens de France, avant de s’installer à Erevan en 1933 sur invitation du gouvernement. 

 

A nouveau, elle fait partie des cercles intellectuels du pays. Elle enseigne la littérature française à l’Université d’Etat d’Erevan, elle écrit, elle prend part au premier congrès des écrivains soviétiques. Cette période de calme lui donna l’opportunité de revenir sur sa vie dans Les jardins de Sihildar, publié en 1935, qui sera son dernier livre. Sa position de meneuse d’opinion, son attachement à la nation arménienne, et son engagement renouvelé pour les écrivains ciblés par les agents du régime, comme Charents, pour lequel elle demandait la protection, en firent une cible prioritaire lorsque les purges staliniennes de 1937 touchèrent le pays. Elle fut arrêtée, emprisonnée, un temps à Erevan, puis à Bakou, d’où elle envoya des lettres à ses enfants jusqu’en 1942. 

La disparition de Zabel Yesayan reste mystérieuse jusqu’à ce jour et les circonstances de sa mort ne sont pas connues du grand public, mais son héritage est passé à la postérité, étant toujours une inspiration pour la jeunesse arménienne actuelle, à l’image de la militante Lara Aharonyan, qui, avec Talin Suciyan du journal Agos, réalisa un film sur l’écrivaine en 2009.