Liberté de la presse : l’Arménie perd 15 places au classement 2026 de Reporters sans frontières

Հասարակություն
06.05.2026

Rétrogradée de la 34e à la 50e place, l’Arménie enregistre une chute considérable au classement 2026 pour la liberté de la presse publié par Reporters sans frontières (RSF) le 30 avril dernier. Comment comprendre un tel recul, pour le pays, qui connaissait une progression continue dans ce classement annuel depuis presque une décennie ?

 

Par Marius Heinisch

Marche arrière

Il y avait pourtant de quoi espérer. Depuis l’insurrection populaire de 2018 qui avait projeté l’ancien journaliste Nikol Pachinyan à la tête du gouvernement, la petite République du Sud-Caucase grimpait sans discontinuer dans le classement RSF. Priorité affichée du premier gouvernement Pachinyan, l’assainissement et la pluralisation de l’espace informationnel arménien avait indéniablement eu lieu. 80e au classement de RSF en 2018, puis 60e l’année suivante, 51e en 2022, 43e en 2024 et enfin 34e en 2025, rien – ni la guerre en Ukraine, ni la défaite dans la guerre contre l’Azerbaïdjan – ne semblait pouvoir arrêter en Arménie l’édification d’un paysage plus libre, plus sûr. 

Alors en Arménie, cette perte subite de 15 places en seulement un an interroge. Et d’autant plus que le pays n’a entre-temps connu ni changement de gouvernement ni choc politique majeur. En Arménie, pas de loi contre la liberté d’expression ou de journalistes emprisonnés comme chez les voisins géorgien (qui chute de 21 places, pointant 135e au classement général) et azéri (171e). Aucun journaliste n’a été tué sur le sol arménien depuis 2002 et l’assassinat de Tigran Naghdalian. C’est donc discrètement, sans grande embardée, que l’Arménie assiste à la dégradation brutale de son espace médiatique. La sanction, pourtant, est sans appel. Dans les cinq volets (politique, légal, économique, socio-culturel et sécuritaire) retenus par RSF pour attribuer la note sur 100 qui sert de base au classement final des 180 pays considérés, l’Arménie a régressé partout.

 

Le tribunal contre les médias ?

C’est sur le volet légal que la décote est la plus rude – 11 points. Interrogée par le Courrier, Jeanne Cavelier, responsable du bureau Europe de l'est et Asie centrale à RSF, pointe « un écart grandissant entre les garanties juridiques et leur application concrète ». Elle souligne que si l’Arménie « garantit formellement la liberté de la presse, on observe récemment un usage assez problématique des outils juridiques, notamment des « procédures-bâillons », pour dissuader des journalistes. »

La libération des médias aurait-elle atteint un premier plafond en Arménie ? A partir de 2018, dans le sillage et l’enthousiasme de la « Révolution de velours », le nombre de médias indépendants a explosé dans le pays jusqu’à ce que le gouvernement, pourtant issu de cette mobilisation populaire, ne se dote d’un certain nombre d’outils juridiques pour limiter leur influence.

L’analyste de RSF met notamment en cause la crue du nombre des procès intentés en diffamation contre des journalistes ou des médias indépendants. Le rapport 2025 du Comité pour la protection de la liberté d'expression (CPFE) en Arménie s’alarmait de compter 63 procès intentés contre un média, contre seulement 43 en 2024 et 36 en 2023.

Exemple symptomatique, la poursuite de Civil.net par le maire d’Erevan Tigran Avinyan, après que le site d’information en ligne dernier a publié une enquête sur ses liens familiaux avec une entreprise agricole à qui il avait accordé de généreuses subventions. Que les tribunaux n’aient pas condamné Civil.net à l’amende de 3 millions de drams (environ 7000 €) pour diffamation que prévoit l’article 1087.1 du code civil ne rend pas la démarche moins efficace.  Car le texte initial de l’article a dû recevoir un certain nombre de corrections imposées par les juges. Mais surtout, explique Jeanne Cavelier « l’objectif de ces poursuites est d’installer un climat dissuasif qui détourne les outils juridiques au détriment du journalisme. L’Arménie manque de mécanismes pour prévenir ces procédures. »

Chute nationale dans la chute régionale

La nouvelle pouvait-elle tomber plus mal, jeudi 30 avril, pour l’Arménie qui s’apprêtait à accueillir le lundi suivant une trentaine de chefs d’Etat, pour la plupart occidentaux ? Les éléments d’analyses publiés par RSF en même temps que le classement décrivent une baisse tendancielle de leur indice de liberté de la presse dans le monde. Mais celle-ci est particulièrement prononcée dans la zone « Europe de l’est – Asie centrale ». Alors qu’elle accueille sur son sol un sommet de l’Union européenne, dans un geste de diversification de ses alliances à l’ouest, l’Arménie pourrait être rattrapée par un contexte régional de plus en plus hostile à la liberté des médias.

Car bien qu’elle demeure toujours, parmi les trois républiques du Sud-Caucase, celle dont l’environnement médiatique est le plus sain, l’Arménie doit aussi son recul dans le classement annuel de RSF à « une dégradation de son contexte informationnel sous l’effet d’ingérences russes. », tient à souligner Jeanne Cavelier. Elle mentionne l’usurpation, en août 2025, de l’identité de six journalistes de France 24, ainsi que du logo de la chaîne, pour la diffusion de fausses informations à propos d’Anna Hakobian compagne de Nikol Pachinyan. Sans qu’il soit possible de démontrer formellement l’implication des réseaux d’influence russe dans l’opération, elle a contribué toutefois, par l’ampleur de sa diffusion notamment, à fragiliser l’espace informationnel arménien.

Il faut dire que celui-ci pâtit du point critique auquel a été porté ces derniers mois la position d’équilibre que le gouvernement Pachinyan tente de maintenir entre lien à la Russie et politique d’ouverture à l’ouest. Membre de la Communauté des Etats Indépendants (CEI) depuis 1991 et de l’Union Economique Eurasiatique (UEEA) depuis 2015, l’économie ainsi que la politique douanière et migratoire de l’Arménie fonctionne à l’intérieur d’un système dominé par Moscou. Lors de la visite au Kremlin du Premier ministre Pachinian début avril, le Président Poutine qualifiait alors d’« absolument impossible » l’adhésion de l’Arménie à l’Union Européenne tant qu’elle demeurait un membre de l’UEEA.

Majoritaires dans les secteurs de l’énergie et de l’industrie en Arménie, les capitaux russes n’ont pas épargné le monde de l’information : Armenia TV, l’une des principales chaînes privées du pays, appartient à l’homme d’affaire arméno-russe Artur Janibekian. Les ambiguïtés et hésitations arméniennes entre construction démocratique et intégration régionale sont ainsi rejouées par, et dans, son système médiatique.

Tiraillé, le pays n’a encore pas basculé. Car si l’indice de liberté de la presse est agrégé par RSF, l’essentiel des données est récolté auprès d’experts locaux, répondeurs anonymes d’un questionnaire détaillé, et preuves, s’il en fallait une après le choc de la décote, qu’il y a encore en Arménie des soucieux et des concernés par la liberté des médias.