L’auberge des vies bousculées : à Tbilissi, le refuge secret des exilés

Տարածաշրջան
15.07.2026

Il y a des vies qui ressemblent à des cartes froissées, où les frontières se sont redessinées plusieurs fois avant même que la guerre ne s'en mêle. Taras Antyčuk est de celles-là : devenu Ukrainien par choix et par amour, exilé aujourd'hui dans une auberge de Tbilissi dont les murs écaillés semblent porter, eux aussi, les traces d'un temps qui n'en finit pas de se fissurer. Les pertes humaines qu’endure l’Ukraine entre le front et l’émigration deviennent manifestes aussi dans des trajectoires individuelles, souvent silencieuses.

Le Courrier d'Erevan a voulu prêter l'oreille à l'une de ces histoires, celle d'un homme qui verse le thé comme il raconte sa vie : lentement, avec la conscience que chaque gorgée, chaque mot, porte le poids d'une identité qu'il continue à choisir, jour après jour, loin de la patrie qu'il n'a jamais cessé d'appeler sienne.

 

Par Vincent Perrin

 

Le conflit en Ukraine a occasionné une hémorragie démographique que le pays peine à panser. Si à l’époque soviétique l’Ukraine était la maison de quelque cinquante-cinq millions de citoyens soviétiques, dix millions d’entre eux ont quitté le pays au moment de l’indépendance et à l’heure où cet article apparaît seuls quelque vingt-deux millions d’Ukrainiens résideraient encore dans le pays, dont douze millions de retraités, selon les appréciations de Radio Van. La diaspora ukrainienne est désormais très importante dans les pays de l’Union européenne, mais elle paraît encore peu étudiée en dehors des frontières européennes. Le Courrier d’Erevan effectue un déplacement à Tbilissi pour essayer de raconter une histoire au sein des millions d’autres qui composent l’énergie, la richesse et la diversité qui caractérisent la diaspora ukrainienne. 

Anciennement résidant en Ukraine occidentale, Taras Antyčuk (le nom et le prénom ont été modifiés pour garder l’anonymat) a quelque cinquante ans et gère une auberge de jeunesse abrité dans un bâtiment à la façade vérolée et à la peinture écaillée à quelques encâblures des verdoyants et trafiqués boulevards de Tbilissi. Malgré la chaleur, il nous sert une abondante rasade de thé noir dans lequel il nous conseille de faire fondre une généreuse cuillérée de miel. « Je suis arrivé à Tbilissi en février dernier. J’avais reçu une communication disant que je devais partir sur le front, mais je n’avais pas le courage. J’aime l’Ukraine, mais je suis trop vieux et je n’aurais pas su me battre. J’ai donc demandé à ma fille Irina (le nom a été modifié pour garder l’anonymat) de m’aider à quitter le pays. Je suis allé tout d’abord en Pologne, j’ai vécu trois mois à Varsovie avec ma fille, mais je n’ai pas aimé la Pologne ; je trouvais que les Polonais avaient une certaine hostilité envers les Ukrainiens et je ne me sentais pas à l’aise. Ma fille avait décidé de venir en Géorgie après deux ans entre la Pologne et l’Allemagne, donc nous avons fait le voyage ensemble et me voici ».

Nous ne pouvons guère faire l’économie de demander son avis sur l’accueil que Bruxelles a réservé aux Ukrainiens et sa réponse est mitigée : « Je serai éternellement reconnaissant à l’Union européenne pour l’aide que ma fille et moi avons reçue, mais je n’aime pas la rigueur européenne, l’Europe n’est vraiment pas pour moi ». Comme une telle réponse surprendrait non seulement les citoyens de l’Union, mais aussi les Ukrainiens qui se disent heureux de vivre dans l’espace Schengen, nous lui demandons de détailler sa réponse : « L’Ukraine est un pays européen, mais elle est un peu à la frontière de deux mondes. Nous avons du mal à faire comprendre notre mentalité et notre manière de penser. Nous sommes des Européens, bien sûr, mais nous sommes différents d’un Espagnol ou d’un Hongrois, si vous voyez ce que je veux dire. ».

Une légère brise pénètre dans les espaces communs, en apportant une agréable fraîcheur, rendant la discrète canicule tbilissienne. Sans même que nous lui posions plus de questions sur son histoire personnelle, Taras égrène information après information : « Je suis né en Russie, dans la ville de Yaroslav où j’ai passé mon enfance et mon adolescence. J’ai vécu après un peu partout. Après le lycée, je suis allé à Rostov-sur-le-Don chez ma tante et j’y ai travaillé quelques années. Après, j’ai eu du travail à Vorkouta et à Syktyvkar, en république des Komis. Ce n’est que dans les années 1990 que j’ai décidé d’aller en Ukraine, car j’avais connu en Russie ma future femme dont j’étais tombé amoureux, et je n’ai plus jamais voulu quitter le pays. Désormais, c’est ma maison, ma patrie, mon chez moi. Nous lui demandons ce qu’il fera une fois que la guerre sera terminée : « Je quitterai tout pour rentrer en Ukraine, c’est sûr ! Ma ville me manque et j’espère seulement pouvoir retrouver les personnes que je côtoyais au quotidien… ».

Non sans négliger d’autres aspects de la vie des réfugiés ukrainiens, où qu’ils se trouvent, nous tâchons de dresser un profil plus précis d’une identité si bigarrée. Taras répond de cette manière : « Même si je suis né en Russie, je me considère Ukrainien. Dans mon entourage, même si tout le monde parle russe et que je comprends très bien l’ukrainien parlé et écrit, j’ai encore du mal à parler en ukrainien pendant des heures et des heures. Pourtant, les personnes autour de moi m’ont toujours accepté et ne pensent pas que je nuise à la sécurité de l’Ukraine. Je me suis même disputé avec ma sœur qui habite à Saint-Pétersbourg parce qu’elle semble épouser de plus en plus la rhétorique de la Russie. Même si je l’aime, je ne peux pas tolérer qu’elle parle aussi mal de ma patrie. » Taras fait couler les quelques dernières gouttes de confiture d’abricots sur un biscuit cassé dans son assiette, se lève et revient avec un petit carnet bleu. « Voici mon passeport ukrainien. J’ai été naturalisé il y a longtemps et j’ai bien évidemment jeté par la fenêtre mon passeport russe. J’aurais dû le faire en 2014… ».

Taras tient à préciser qu’il n’est pas le propriétaire de l’auberge qu’il gère mais qu’il s’est limité à payer un loyer mensuel pour avoir une source de revenus grâce aux séjours longs et moins longs des voyageurs qui font une étape à Tbilissi. Au début de notre conversation, il nous avait dit qu’il exerçait une profession technique en Ukraine, ce qui nous a poussés à lui demander pour quelle raison il avait accepté de s’occuper d’une auberge de jeunesse. Sa réponse, très longue, ne saurait guère aliéner un petit sourire aigre-doux qui arbore malheur et satisfaction : « Comme je l’ai dit, j’ai dû quitter la patrie à laquelle j’ai décidé d’appartenir à cause de la guerre que ma patrie de naissance lui a déclarée en 2022. Dans mon auberge, je donne un lit, des draps et un coussin à des personnes qui ont tout aussi bien besoin de l’aide que j’ai reçue ». Il nous indique de la pointe de son couteau à la manche enjolivée un garçon tourné en train de manger de l’avoine avec des cerises et il reprend sa réponse : « Il s’appelle Konstantin (le prénom a été modifiée pour garder l’anonymat), il n’a que dix-huit ans et a dû quitter le Kazakhstan parce qu’il ne voulait pas accomplir son service militaire. Il m’avait dit qu’il n’aurait pas le courage d’intégrer les forces spéciales kazakhstanaises qui partiraient écraser des manifestations au Kirghizistan ou ailleurs ». Il dirige son couteau vers la porte du dortoir des hommes : « Le garçon qui dort en haut au fond du lit à côté de la fenêtre a quitté Tomsk parce qu’on voulait l’envoyer en Ukraine ». La lame tourne légèrement vers la gauche et désigne le dortoir des femmes : « La dame qui vous a encaissé vient de Tver, elle vivait à Tallinn avec son mari, mais son permis de séjour n’a pas été renouvelé à cause de la guerre et de son niveau d’estonien, donc elle a rejoint sa sœur ici. Voici une autre personne dont la vie a été bouleversée en partie par les décisions d’une seule personne à la tête d’un pays. » En lui demandant s’il souhaite ajouter quelques dernières précisions avant que l’interview ne s’achève, il tient à nous dire que : « Je n’ai rien de spécial à ajouter. Je suis tout simplement content que mon travail soit utile à des personnes qui vivaient agréablement mais qui ont vu leur vie chamboulée le 24 février 2022. ». 

Ne nous avait-il pas proposé la veille les mêmes cerises juteuses avec lesquelles Andrei agrémente son avoine matinale ? Chez Taras, la mêmeté ricoeurienne, à savoir la permanence d’un caractère stable à travers le temps, a depuis longtemps changé de visage et de passeport au profit d’une ipséité, elle, n'a jamais vacillé : celle d'un homme resté fidèle à la patrie qu’il a élue.