
Le corps de la jeune femme avait été retrouvé à Erevan, le 19 octobre dernier. Après des mois d’enquêtes, de pressions et de mobilisation de la société civile, Aïshat Baymuradova a enfin été enterrée au cimetière de Nubarashen, vendredi 27 mars. L’enquête reste en cours, mais ces funérailles offrent un signal rassurant d’une Arménie qui a su résister aux pressions internationales entourant cette affaire.
Par Camille Ramecourt
Avancées de l’enquête
Nous avions rapporté les circonstances de la mort d’Aishat dans un article précédent. Ayant fui la Tchétchénie, elle était réfugiée en Arménie. Son corps a été retrouvé le 19 octobre dernier dans une location à la journée du type Airbnb du centre d'Erevan. Le lendemain, une enquête criminelle pour meurtre a été ouverte. La police a identifié deux personnes quittant l’immeuble la nuit de la mort d’Aïshat, grâce à des caméras de surveillance.
La première est une femme, Karina Iminova, liée au milieu des escorts. Elle est abonnée au compte Instagram de Rubata Mintsayeva, proche de Kadyrov, qui la suit également. Karina avait tenté de contacter plusieurs autres réfugiées tchétchènes et mentait à Aïshat depuis plusieurs mois sur sa véritable identité. La deuxième personne serait Said-Khamzat Baysarov, le neveu de Ruslan Baysarov, le financeur de Kadyrov. Il serait responsable d’une longue liste d’actions violentes, crimes, vols, extorsions, kidnappings. Désormais le Comité d’enquête a confirmé le nom de ces deux suspects, mais n’a pas encore identifié le commanditaire du crime.
Dans une interview pour RadioVan et un reportage, l’association North Caucasus SOS (NC SOS) et les proches d’Aïshat donnent plus de détails sur l’affaire, sur elle, sa fuite et notamment ses liens de parenté avec le pouvoir tchétchène.
Fuite de Tchétchénie
Son père était particulièrement violent, il a pris Aïshat à sa mère la renvoyant de la maison avant même la naissance d’Aïshat, et a empêché les deux femmes de communiquer et de se rencontrer, une pratique assez courante en Tchétchénie. Dans son enfance, elle subit les viols de son père et de son grand-père. Puis, père la marie de force à un homme tout aussi violent que lui. Elle était enfermée et surveillée par des caméras dans leur maison, interdite d’étudier, de travailler et droguée par son mari.
Aïshat avait prévu sa fuite d’abord avec l’initiative “Marem” qui aide les femmes du Nord-Caucase faisant face à des violences. Ce groupe a contacté NC SOS pour coopérer, après qu’Aïshat leur a dit être parente du clan de Kadyrov. Ils sont parvenus à l’évacuer en Arménie, où elle n’avait pas besoin de passeport international en tant que citoyenne russe, la Tchétchénie interdisant aux femmes d’en obtenir un sans l’accord de leur tuteur légal masculin.
De l’expérience de NC SOS, la famille d’Aïshat ne la cherchait pas. Dans un message à son père écrit après son départ, elle le menaçait de révéler tout ce qu’il lui avait fait subir s’il venait à sa recherche. Il lui aurait simplement répondu qu’elle n’était désormais plus sa fille.

Ainsi, de Dilidjan, une ville dans le nord de l'Arménie où Aïshat a d’abord vécu, elle a déménagé à Erevan, où elle est devenue plus indépendante, ayant un travail et de nombreux amis, étant décrite comme “très sociable”. “Nous étions en contact mais nous ne surveillions pas sa vie tous les jours”, explique NC SOS. Elle était “l’antithèse” de la personne réfugiée, et a ouvert un compte Instagram public, où elle est devenue activiste pour les femmes du Nord-Caucase, et critique du régime de Kadyrov, et fut harcelée pour cela.
Les associations aidant les victimes de violences à fuir leur pays ont des protocoles de sécurité, mais ne peuvent rien faire de plus que les faire signer aux personnes qu’elles aident. Les victimes savent que “personne ne va les renvoyer, personne ne va les laisser sans aide” si elles ne suivent pas les recommandations. Aïshat avait conscience de sa chance, mais “comme une personne traumatisée, pour qui il est très difficile de garder le silence sur la douleur endurée”, il était plus important pour elle de parler de ce qui se passait en Tchétchénie.
Elle était malgré tout prudente, tenant au courant ses amis de ses sorties, même le soir de sa mort. Elle est sortie marcher avec Karina Iminova, le 15 octobre. Ce soir-là aussi, elle avait informé ses amis d’où et avec qui elle allait, leur envoyait des messages vocaux régulièrement, jusqu’à 1 h 30 du matin le 16 octobre... Le lendemain, ses amis ont déposé un avis de disparition, mis des affiches dans la ville, où les Erevanais ont répondu présent et se sont intéressés à leurs recherches.
Le dénouement des connexions tchétchènes
Pour tous les réfugiés, la facilité d’accès à l’Arménie est à double tranchant, car il y a également une grande diaspora tchétchène, “prête à aider la famille et kidnapper les fugitifs”, explique David. Ils ont la possibilité de déposer une plainte montée de toutes pièces contre les réfugiés et de demander leur extradition vers la Russie, ou de déposer un avis de recherche directement à Erevan, pour les sortir du pays, les faire disparaître ou les assassiner. Cependant, il est très rare que cela se passe à Erevan.
Aïshat était particulièrement exposée aux poursuites du régime, étant devenue une activiste anti-Kadyrov, mais aussi étant liée à eux, malgré elle, ce qui la mettait d’autant plus en danger. Selon NC SOS, sa grand-mère était cousine d’Akhmad Kadyrov, le père du dirigeant actuel de Tchétchénie. Son mari était ami avec l’entraîneur d’Adam Kadyrov, possiblement Abdul-Kerim Edilov selon NC SOS, mort dans des circonstances non élucidées en 2022, sur fond de trafic de drogue, rumeurs d’homosexualité et de dispute avec la famille dirigeante.
L’affaire d’Aïshat touche également à la géopolitique des relations avec la Russie et avec les voisins de l’Arménie, NC SOS considérant que la jeune femme n’aurait pas voulu être enterrée dans un cimetière musulman.
La prudence et l'attention pour ses relations internationales expliquaient donc également l’étalement des processus, Erevan se devant de calculer la portée de ses actions, pour éviter qu’un acte d'humanité et de bon sens puisse donner du grain à moudre aux tensions extérieures.
L’attention continue de la société civile en Arménie
En octobre, un groupe d’une douzaine d’associations de défense des droits humains s’est formé pour demander une enquête “détaillée, sans délai, indépendante et publique”.
“Ce n’est pas la première fois qu’une femme de la République de Tchétchénie est tuée, mais cela s’était toujours passé en Russie.”
Le groupement a envoyé sa demande au gouvernement, au Ministère des Affaires étrangères, au Procureur général et au Défenseur des droits de l'Homme. En novembre 2025, ils avaient déjà reçu des réponses, ce qui les a surpris en comparaison du silence qu’ils rencontrent habituellement en Russie. Cela a quelque peu rassuré NC SOS qui craint que l’affaire soit simplement mise sous le tapis.
“Il est très important pour nous qu'il y ait une résonance autour de l'affaire. Je comprends que la position d'Erevan est difficile. Les relations entre la Russie et Erevan ne sont déjà pas très simples,(...), il faut aller un peu contre les autorités russes. Même pas contre elles, mais les ignorer, faire le travail que vous êtes censé faire, peu importe ce que pense la Russie.”
Idem pour les autorités tchétchènes, qui se sont montrées au demeurant très agressives. L’ombudsman des droits humains tchétchène, Mansur Soltayev, a directement accusé les défenseurs des droits humains de la mort d’Aïshat, ainsi que de la disparition de Seda Suleymanova, disparue il y a deux ans. Il serait même venu les insulter par le biais de commentaires Instagram.
Pétition pour un enterrement
Le corps d’Aïshat fut conservé par les autorités plusieurs mois car la loi arménienne voudrait qu’il soit rendu à la famille. Cependant en l’espèce, il est clair que la famille qui a poussé la défunte à fuir n’est pas le meilleur choix, d’autant plus que le père ne l’a pas réclamée.
“Légalement, nous ne sommes rien pour elle, ses amis non plus”, indique David, qui avec les autres associations, avait malgré tout préparé des funérailles, sans savoir s’ils pourraient effectivement récupérer le corps d’Aïshat.
Pour ce faire, ils avaient lancé une pétition, qui reçut quelque 320 signatures, dix fois plus que le nombre de personnes présentes à l’enterrement, le 27 mars dernier. “Cela s’explique par la peur”, explique un exilé russe, devant la tombe d’Aïshat, et la réticence à apparaître sur des photos, à être reconnu ou retrouvé. Cette même communauté russe de la capitale arménienne formait la majorité du cortège, avec une poignée de journalistes arméniens.
“Beaucoup de Russes ne veulent pas montrer leur visage”, poursuit-il, car “la vie n’est pas si facile en Arménie”, évoquant la proximité maintenue de l’Arménie et de la Russie, notamment avec la destruction par deux fois des autels dressés pour Navalny devant l’ambassade de Russie à Erevan, par les autorités arméniennes.
Ainsi, l’affaire de l’enterrement d’Aïshat se clôture, mais n’offre qu’une “victoire” en demi-teinte. Car la mort d’Aïshat est “notre responsabilité”, considère Tatiana Kalinina, dirigeante de l’association LGBT Cheers Queers, il s’agit de notre “solidarité, et avec Aïshat disparue, il en va de même pour notre solidarité”.
Certes, les autorités arméniennes ont su résister aux pressions extérieures, n’ont pas transféré l’enquête, et ont finalement rendu le corps à ses proches dans un enterrement aux frais du pays, mais il n’empêche que le système national n’a pas su protéger une réfugiée de menaces étrangères. “C’est le signal pour les femmes, notamment les Tchétchènes, qu’elles n’ont aucun endroit sûr si elles décident de fuir”, continue la citoyenne russe, exilée en Géorgie, ayant fait le déplacement expressément pour rendre hommage à Aïshat.
In fine, le meurtre d’Aïshat aura mis en lumière deux choses au sujet de l’Arménie ; si elle n’est pas une forteresse, garantissant le risque zéro pour les réfugiés, ce qui ne saurait d’ailleurs exister nulle part, elle demeure un îlot d’accueil pour les personnes persécutées de la région. Plus encore, cette tragédie a permis de montrer par l’extrême, et malgré des critiques fondées à l’égard des pouvoirs publics arméniens, notamment concernant la latence de certaines procédures, que le pays sait conserver son indépendance et répondre présent, s’engager politiquement, et offrir une dernière demeure et un dernier hommage digne à qui y était venu chercher la liberté.
Aïshat Baymuradova repose désormais au cimetière de Noubarashen d'Erevan sous un autre nom, car les autorités ayant fabriqué sa plaque funéraire ont confondu le patronyme et le nom. La croix présente d'office sur les cercueils en Arménie a été masquée, en respectant sa religion, même si la jeune fille était profondément athée. Les associations de défense des droits et les nombreuses personnes qui ne sont pas restées indifférentes ne lâchent pas l'affaire: sa tombe sera aménagée et l'enquête sur son assassinat est en cours.
Que la terre lui soit légère !










