Protection des animaux en Arménie : une loi controversée, des ONG en alerte

Société
20.01.2026

Alors que le gouvernement arménien s’apprête à adopter la loi « Sur le traitement responsable des animaux », une fracture traverse la société civile. Les défenseurs des animaux, les bénévoles et les ONG tirent la sonnette d’alarme face à un texte qu’ils jugent non seulement insuffisant, mais aussi potentiellement dangereux. Ils estiment qu'il pourrait aggraver une situation déjà critique sur le terrain.

 

Par Arthur Hayrapetian et Pablo Hello

Un engagement de longue date, une fatigue palpable.

Gohar est bénévole depuis plus de quinze ans. Quinze années passées à courir après les urgences, à ramasser des animaux blessés sur le bord des routes et à assister des vétérinaires dans des cliniques souvent débordées. Membre de la première heure de l’association Dingo Team, elle n’a jamais compté ses heures ni ses efforts.

« Je n’ai pas de diplôme officiel, mais j’ai de solides connaissances. Je peux intervenir comme assistante lors d'opérations et fournir les premiers soins », explique-t-elle avec la sobriété de ceux qui ont trop vu pour enjoliver la réalité. Chez Gohar, la défense des animaux n’est pas une posture militante abstraite. C'est une ligne morale claire : « Il n'est pas obligatoire d'aimer les animaux, mais il est interdit de leur faire du mal. Si tu ne les aimes pas, ne les nourris pas, mais tu n’as pas le droit de leur nuire. » Une évidence en théorie, un combat quotidien en pratique. Un combat quotidien, en pratique.

 

Une violence banalisée, un déficit éducatif criant.

Pour les activistes interrogés, le problème dépasse largement le cadre juridique. Il est culturel, éducatif, presque systémique. En Arménie, la peur des animaux s'apprend très tôt. 

Lorsqu'ils sont enfants, on leur répète : « Le chien va te mordre », « Le chat va te griffer ». La peur s'installe, puis la violence devient acceptable. Gohar décrit une réalité brutale : jets de pierres, passages à tabac, tirs, abandons dans des zones désertes. 

 

« Au lieu d'exiger des programmes de stérilisation massive, une partie de la société préfère simplement que les animaux disparaissent de son champ de vision. »

 

Cette absence de politique publique cohérente a conduit à une situation critique, tant pour les animaux domestiques que pour la faune sauvage. Le chaos est devenu la norme.

 

Des signaux encourageants, mais fragiles.

Pourtant, ces dernières années, des évolutions positives ont émergé. Lentement. Fragilement. Le nombre d’adoptions augmente, les appels à l’aide pour des animaux blessés se multiplient sur les réseaux sociaux et la peur chez les enfants diminue. « Même lorsque les parents ont peur des animaux, ils n’interdisent plus systématiquement aux enfants de s’en approcher », observe Gohar.

Mais ces progrès restent largement portés par l’initiative citoyenne, en l’absence quasi totale de stratégie étatique. Une dynamique précaire, suspendue à la bonne volonté de bénévoles déjà épuisés.

 

Une loi nécessaire, mais dangereuse dans sa forme actuelle.

Tous s’accordent sur un point : une loi sur la protection animale est indispensable. Mais pas celle-ci. Pas sous cette forme.

Selon Dingo Team, le texte actuellement proposé s’éloigne dangereusement du projet initial élaboré il y a plusieurs années par des défenseurs des animaux, et inspiré de conventions européennes et d’expériences internationales. « Nous avons proposé de travailler avec des vétérinaires, des biologistes, la police et le ministère de la Santé. Ce projet est complexe et ne peut pas être traité uniquement par des militants. »

Mari, activiste et fondatrice du refuge Dogma, se montre encore plus sévère. Elle dénonce des formulations juridiques floues, l’absence totale de mécanismes de contrôle public et une pression administrative déconnectée des réalités du terrain.

 

« La loi transforme la protection animale en un système générateur de conflits, d’abus et de corruption. »

 

Corruption, opacité et fausses solutions

Au cœur des critiques : l’absence d’un programme étatique stable de capture-stérilisation-vaccination-retour (CSVR). En pratique, les municipalités lancent des appels d’offres remportés par des entreprises dépourvues de compétences vétérinaires.

Les conséquences sont connues : captures brutales, stérilisations inefficaces, déplacements illégaux, abandons et disparitions d'animaux pourtant identifiés. L’argent public est dilapidé, tandis que la population d’animaux errants continue de croître. « Après l’élimination, la population ne diminue pas, elle double. C’est une loi de la nature », rappelle Mari.

 

À Erevan, même le centre CSPR officiel est critiqué pour son manque de transparence, l'accès interdit aux ONG et les diagnostics d'« agressivité incontrôlable » posés sans expertise cynologique indépendante. Dans les régions, la situation est décrite comme catastrophique, faute d'infrastructures et de contrôle.

 

Quand aider devient un délit

Autre point de rupture majeur : la criminalisation potentielle des bénévoles. Nourrir un animal errant, lui prodiguer des soins élémentaires ou assurer un accueil temporaire pourrait devenir passible de lourdes amendes. « Les personnes qui aident les animaux ne doivent pas être punies, mais soutenues par

l’État », insiste Gohar. 

Pour Mari, cette approche produit un effet dissuasif immédiat : par peur des sanctions, les citoyens cessent d’aider. Les animaux souffrent davantage, et la sécurité publique se dégrade. Un cercle vicieux, parfaitement contre-productif.

 

Un basculement aux conséquences incertaines

Si la loi est adoptée sans modifications substantielles, les ONG redoutent des conséquences graves à court et long terme : abandons massifs, recours accru à l’euthanasie, fermeture de refuges, départ des bénévoles, aggravation de la surpopulation animale.

À l’inverse, un véritable dialogue avec les autorités pourrait tout changer. Les associations appellent à la suspension du projet, à sa réécriture avec des experts indépendants, à la mise en place d’un programme CSPR obligatoire, à des mécanismes de contrôle public et à une politique éducative ambitieuse dès la petite enfance.

 

Une question de valeurs fondamentales

Pour les activistes, la protection animale n’est ni marginale ni secondaire. Elle touche à la santé publique, à la gouvernance, à l’éducation et aux valeurs morales profondes d’une société. « Il est impossible de parler des droits de l’homme en les séparant des droits des animaux », conclut Mari.

 

« La manière dont une société traite les êtres les plus faibles est un indicateur direct de son niveau moral. Les droits des animaux ne diminuent pas ceux de l’homme, ils les renforcent. »

 

Assourdie par les débats politiques et les urgences géopolitiques, cette loi pourrait pourtant devenir un révélateur. Non seulement de la place accordée aux animaux en Arménie, mais aussi de la capacité de l’État à écouter sa société civile avant que le fragile espoir né ces dernières années ne se brise à nouveau.