L’Arménie par ses pierres : Murmure minéral mongol

Arts et culture
06.03.2026

Des millénaires d’activité humaine sur la terre d’Arménie ont laissé après eux des pierres en nombre, en masse et en variété. Aujourd’hui, que faire ? Comment s’y reconnaître (ou pas) et quoi y comprendre ? Sous la forme d’une série d’articles, il s’agit de déambuler, de ruines en édifices, pour interroger l’Arménie par ses pierres. Resteront-elles muettes? 

Le Courrier d'Erevan continue sa série d’articles pour raconter, dans le silence des pierres, une autre histoire de l’Arménie. Un épisode chaque vendredi. Aujourd'hui, nous vous présentons un chapitre très mal connu de l'histoire arménienne : les pierres mongoles.

 

En Arménie, le XIIIe siècle est un siècle mongol. Le Caucase en avait peut-être déjà assez connues, mais les nomades de la steppe y lancent, au cours de la décennie 1220, une nouvelle invasion. Pouvoir d’un genre nouveau, la Horde s’empare de la région en quelques années et la domine pour un siècle. Mais alors qu’ailleurs dans leur Empire les Mongols édifient des monuments et redessinent les villes à leur envie, les pierres arméniennes portent si peu de traces de leur “siècle mongol” qu’on en viendrait à mettre en doute son existence. Que peut-on faire raconter aux rares pierres qui, à défaut de porter l’empreinte des Mongols, authentifient leur présence ?

 

Par Marius Heinisch

 

Les nouveaux maîtres du Caucase

Alors que le Caucase avait, sous l’impulsion d’un Royaume de Géorgie triomphant, trouvé une forme d’équilibre politico-religieux au tournant des XIIe et XIIIe siècles, l’irruption d’un nouveau protagoniste rebat les cartes : depuis la Perse qu’elle fait tomber au début des années 1220, la Horde mongole y déferle par l’actuel Azerbaïdjan. Ces nomades viennent des steppes de l’Asie centrale, où leur Empire est déjà bien établi. Leur forme d’organisation politique, la Horde, véritable Etat mobile disposant d’une administration et d’un commandement centralisé, existe déjà depuis plusieurs siècles. Mais à la fin du XIIe, un noble mongol, Temüjin, parvient, par la guerre et la diplomatie, à unir les tribus rivales de la steppe derrière un seul nom, le sien, qu’il crée pour l’occasion : Gengis Khan, “souverain universel”.

 

Portrait imaginaire de Gengis Khan

 

La Horde mongole dispose alors, à l’orée du XIIIe siècle, des moyens de la puissance. Son unité nouvelle couplée à sa mobilité lui offrent de dominer les espaces immenses de la steppe centre-asiatique, et d’élargir ses ambitions. Le XIIIe sera le siècle des conquêtes : l’une après l’autre tombent sous les flèches mongoles la région du Tibet en 1207, la ville de Pékin en 1215 et la péninsule coréenne en 1218. A l’ouest, trop sûr de sa puissance, l’Empire Chorasmien dans l’actuel Iran provoque les Mongols et le paie du prix de sa chute en 1221. Ce grand verrou tombé, Gengis Khan peut, à sa mort en 1227, offrir à son fils Jochi toutes les terres qui se trouvent “aussi loin à l’ouest que les sabots des chevaux aient pu pénétrer.” Parmi elles, les terres du Caucase, où les cavaliers mongols entrent d’abord en 1220 à la poursuite du Shah Mohammed II de l’Empire Chorasmien déchu.

 

Les conquêtes mongoles du XIIIe siècle (crédit : L’histoire, octobre 2013)

 

Leur apparition est aussi brutale qu’inattendue, dans une région disputée, selon une logique à la fois religieuse et politique, entre d’un côté les royaumes chrétiens d’Arménie et de Géorgie, soutiens des principautés latines au Levant, et de l’autre les atabegs d’Azerbaïdjan, alliés aux pouvoirs musulmans du Proche-orient. Ce sont d’abord les Chrétiens qui font les frais des nouveaux venus mongols : l’armée du Royaume de Géorgie, qui compte dans ses rangs plusieurs de ses vassaux arméniens, est écrasée en 1220 à la bataille de Khunan. Le roi géorgien tué. Fidèle à leur tradition militaire de l’incursion, les Mongols se retirent après quelques pillages, et ne reviendront qu’à la fin des années 1220 pour une conquête de grande ampleur qui occupera toute la première moitié des années 1230. 

A cette époque, l’Arménie ne désigne pas une entité politique unifiée. Il existe un royaume arménien indépendant, la Cilicie, mais sa souveraineté ne s’exerce que sur la partie occidentale du peuplement arménien, laissant les territoires du Caucase, qu’on appelle alors la Grande Arménie, dans un état de morcellement politique en plusieurs principautés, toutes soumises à la couronne géorgienne. La conquête mongole des années 1230, qui fait exploser le puissant Royaume de Géorgie, est donc une opportunité à saisir pour les princes arméniens du Caucase, d’autant plus que la Cilicie, à l’ouest, cherche aussi un terrain d’entente avec l’envahisseur à cheval.

 

Pax mongolica

Car si l’envahisseur mongol sait mettre sa puissance militaire au service de ses conquêtes, il sait aussi combien précieuse est la paix, et comment la faire régner. Loin de l’image de conquérants impitoyables, derrière qui l’herbe ne repousserait pas, la Horde est un pouvoir d’équilibre à la recherche de stabilité politique dans les territoires qu’elle contrôle, si bien que l’Arménie vit, tout le reste du XIIIe siècle, sous une véritable pax mongolica.

 

Détail d’Un jour en Mongolie du peintre Sharav

 

En seulement quelques années, le regard porté par les Arméniens sur leurs envahisseurs change du tout au tout. Le portrait qu’en donne Grigor Akhnertsi dans son Histoire de la nation des archers n’est pas des plus flatteurs : “Les premiers à attaquer notre pays n’avaient pas forme humaine. Ils étaient affreux et impossibles à décrire. Ils avaient la tête énorme d’un buffle, les yeux fendus d’un poussin, le nez camus d’un chat, la mâchoire saillante d’un chien, la taille fine d’une fourmi et les pattes courtes d’un porc.” Mais une fois le souvenir de la conquête et des pillages passés,  à l’animalisation se substitue, chez d’autres, l’admiration. Dans son Histoire de la Siounie, Stéphannos Orbélian décrit les Mongols comme “connaissant la foi chrétienne et chérissant singulièrement ses sectateurs.” Pour Kirakos Gandzaketsi, historien pourtant capturé par les Mongols en 1236, ses ravisseurs “venaient pour venger les chrétiens de la tyrannie des musulmans” et ce alors même que les élites mongoles se convertissent, dans les années 1260 où il achève ce texte, massivement à l’Islam.

C’est que la pax mongolica est aussi une paix religieuse. Soucieux de préserver de bonnes relations avec la prodigieuse diversité de peuples qui composent leur Empire, étendu des rivages de la Baltique aux forêts de Mandchourie, les Mongols encouragent la tolérance, traitent avec toutes les confessions et n’imposent jamais de culte. La logique religieuse qui partageait le Caucase s’efface sous leur domination, ouvrant la voie à une cohabitation plus apaisée entre chrétiens et musulmans dans la région. C’est un premier élément d’explication à leur discrétion minérale : les Mongols n’apparaissent pas dans les pierres de l’Arménie qu’ils dirigent car leur direction n’en impose aucune aux pierres. Hormis celles détruites durant la conquête, elles sont laissées intactes. Après que les princes de la dynastie orbéliane aient prêté allégeance au Khan en 1243, leur province du Vayots Dzor connaît un essor minéral certain, avec la construction d’une forteresse, et la multiplication des khatchkars, pierres taillées qui attestent d’un artisanat dynamique.

C’est ainsi dans le souci de protéger la foi chrétienne sur ses terres, menacées par les Mamelouks d’Egypte au sud, que le roi Héthoum Ier envoie en 1247 son frère Smbat à la cour mongole de Karakoroum. Il en revient en 1250 avec un traité garantissant l’intégrité territoriale de la Cilicie en échange de sa vassalité. Héthoum fera lui-même le voyage vers Karakoroum en 1253, accompagné de… Kirakos Gandzaketsi, l’historien, désormais son conseiller en affaires mongoles. Sur le chemin du retour, le roi Héthoum marque de nombreux arrêts dans les églises, monastères et abbayes apostoliques de la Grande Arménie, laissées intactes par les Mongols. Lorsque ceux-ci marcheront sur Damas et Bagdad quelques années plus tard, les princes arméniens du Caucase et les armées de Cilicie combattront ensemble sous la bannière de la Horde.

 

Des Christ en trompe-l’oeil

Une idée, encore répandue chez les Arméniens d’aujourd’hui, veut que les yeux bridés de certains Christ gravés sur les églises arméniennes soient un geste d’ouverture en direction des souverains Mongols. Si, dans la plupart des cas, les dates d’édification coïncident avec la période mongole, le motif en revanche est plus ancien, et se trouvait déjà répandu plusieurs siècles avant dans l’art iconoclaste byzantin. Toutefois, si ces étranges Christ asiatiques ne doivent rien aux invasions mongoles, la persistance de cette idée dans les mémoires dit quelque-chose de la période. Elle raconte, indépendamment de sa véracité, que les invasions mongoles, contrairement par exemple aux invasions turques seldjoukides du XIIe siècle, ont pu être vécues comme une association, bénéfique à la culture arménienne.

 

Christ aux yeux bridés sur le fronton de Noravank, dans le Vayotz Dzor

 

Les Mongols n’ont en effet laissé aux Arméniens aucun bâtiment à préserver, et n’ont pas spécialement développé leurs infrastructures. Mais ils ont repoussé leur horizon. Intégrés à l’espace commercial de l’Empire mongol, alors le plus vaste du monde, les marchands arméniens se sont trouvés en lien avec des produits jusqu’à lors inconnus, et des destinations jusqu’à lors inatteignables. Ainsi, grâce à leur réputation de commerçants fiables, les Arméniens ont bénéficié, sur les routes de l’Empire de paizas, ces passeports spéciaux délivrés par les autorités mongoles, gages d’un voyage sûr et sans entraves. Le XIIIe siècle connaît alors l’ouverture à Guangzhou, sur le littoral chinois, d’un comptoir commercial arménien.

La discrétion minérale des Mongols explique donc en partie leur discrétion dans la mémoire arménienne. Peut-être faut-il aussi formuler l’hypothèse qu’à la suite du mouvement “touraniste” au XIXe siècle, qui fait des peuples turciques comme l’Azerbaïdjan les héritiers des conquérants mongols, les Arméniens identifient dans cet héritage un élément étranger et même hostile à leur culture. Quelques traces, comme la fresque des cavaliers mongols au monastère d’Haghpat, s’en font l’écho dans la pierre. Ce sont les textes et les lointains voyages de commerçants qui font le reste : rappeler qu’il y a eu à tirer pour les Arméniens, de leur rencontre avec les étranges Mongols, quelques richesses, quelques leçons de diplomatie, et quelques années de paix.