La randonnée et la nature au cœur du tourisme arménien: Retour sur le 5ème festival de la randonnée Sentiers d’Arménie

Arménie francophone
23.06.2026

Sous un soleil étincelant, un ciel azuré traversé par un fluet nuage de pluie égaré, les jeunes Arméniens, passionnés par la randonnée, se sont donné rendez-vous dans un merveilleux cadre champêtre, à quelques encablures de Sissian, dans la région du Syunik, en Arménie méridionale. Ce rassemblement a été organisé dans le cadre du festival Sentiers d’Arménie, qui atteint sa cinquième édition depuis le début d’une coopération décentralisée très active entre les collectivités arméniennes et françaises. Sponsorisé par l’Association pour la Formation des Ruraux aux Activités du Tourisme (AFRAT) et le Centre d’Enseignement Professionnel Franco-Arménien (CEPFA), ce festival permet à nombre de jeunes Arméniens aimant de la randonnée pédestre de mieux découvrir leur pays, d’échanger sur des sujets liés à l’écologie et d’en apprendre davantage sur les différents écosystèmes et sur comment les préserver. Le Courrier d’Erevan effectue un déplacement dans le village de Harjis, où s’est déroulée la cinquième édition du festival du 19 au 23 juin.  

 

Par Francesco Radicioli Chini

 

Chargé des Sentiers depuis deux ans, Louis Arnould, guide français professionnel, revient sur les principales missions de l’AFRAT qui travaille depuis 2021 avec le MEAE français pour favoriser l’engagement volontaire de nouveaux types de publics. « Nous formons les ruraux aux métiers du tourisme pour qu’ils puissent continuer de vivre sur leur territoire sans qu’ils aient à aller dans les grandes villes. ». Il tient, qui plus est, à rappeler que ce projet s’inscrit dans la coopération décentralisée franco-arménienne animée par la coordination des départements de l’Isère et de la Vienne, ainsi que des villes de Lyon et de Grenoble.

L’établissement de jumelage, ajoute-t-il, a été essentiel : Grenoble coopère activement avec les villes de Sevan et de Goris pour les aider à développer le tourisme dans leurs régions respectives. L’Agence Française de Développement (AFD) ne saura pas être exclue. « Nous avons l’objectif de structurer la randonnée comme un vecteur de développement local au sein des territoires ruraux. Ici en Arménie, nous nous entendons aussi avec des ONG locales et des clubs de jeunesse pour travailler sur la création d’opportunités économiques et de la valorisation de ce que peut être l’éco-tourisme dans la région où nous sommes actifs ». Louis Arnould tient encore à préciser que l’AFRAT « s’occupe de former les professionnels de la randonnée en Arménie étant donné qu’aucune formation nationale n’est dispensée ».

 

Des formations pionnières verront le jour en automne avec un axe particulier autour de la sensibilisation de la jeunesse, de la cohésion sociale et de l’ancrage territorial. Le Ministère des Sports a aussi mobilisé des professionnels français pour animer des ateliers thématiques sur la flore locale, l’ornithologie, le premier secours afin de former le personnel arménien sur place selon un principe de bénévolat.

 

Le succès est visible même sans chiffres : un champ tout juste tondu est parsemé des tentes des jeunes randonneurs arméniens qui s’élèvent désormais à quelque cinq cents personnes de la part des clubs avec lesquels l’AFRAT a un partenariat. Quant au tourisme à proprement parler, Louis Arnould nous confie que « même si nous n’avons pas de chiffres précis, nous savons pertinemment que les visiteurs français augmentent et ce grâce aussi à la promotion que fait la diaspora arménienne en France ». Il souhaite en dernier lieu nous inviter à nous regarder autour pour remarquer que « Shana et Davit [les propriétaires de la maison Gyughak qui a accueilli cet événement] ont des compétences qui leur auraient permis de trouver du travail où que ce soit mais ils ont envie de rester ici et de trouver des moyens pour subvenir à leurs besoins ».

 

 

Le succès de ces différentes initiatives ne doit pas, en revanche, se faire au prix des écosystèmes présents en Arménie. Dans sa courte allocution lors de la cérémonie inaugurale, Lusine Gevorgyan, directrice du comité du tourisme au sein du Ministère arménien de l’économie, précise que « nous voulons atteindre les trois millions de touristes, mais ne voulons pas en accueillir cinq. L’Arménie est un petit pays aux écosystèmes fragiles qui n’est pas adapté au surtourisme. Nous investirons quelque 120 millions d’euros afin d’encourager le tourisme et l’expertise française est absolument impérative ». Dans un échange individuel que le Courrier a eu avec elle, Madame Gevorgyan invite à considérer que « des sites comme le temple de Garni accueillent tous les ans quelque huit cent mille touristes, donc ils méritent une attention particulière pour les préserver. Nous voudrions néanmoins que des bloggeurs et des créateurs de contenus célèbres viennent dans le Syunik, ou ailleurs en Arménie, pour donner de la visibilité à notre patrimoine. Par exemple, nous continuons les travaux pour restaurer le centre-ville de Goris ».

Au sujet de la feuille de route du comité du tourisme, Madame Gevorgyan souligne que l’aide fournie aux petites maisons d’hôte a porté ses fruits pour que les voyageurs restent plus longtemps sur place. En plus, la cuisine arménienne attire de plus en plus avec ses légumes fermentés et ses eaux de vie distillée décrits dans des volumes entiers consacrés à la gastronomie du Syunik. Quant au travail avec ses homologues français, elle nous confie qu’elle fera bientôt la connaissance de Fabrice Pannekoucke, président de la région Auvergne-Rhône-Alpes, à laquelle elle se veut très reconnaissante pour le soutien logistique et professionnel dont profite l’Arménie. Le pays, conclut-elle, a subi cependant une légère baisse des flux touristiques depuis l’Iran à cause des hostilités des derniers mois, mais la coopération continue avec, à titre illustratif, un festival irano-arménien de danses traditionnelles qui se tient dans la ville de Sissian.

Gohar Grigoryan, directrice du CEPFA, tient à souligner le rôle de cet organisme dans la réalisation de ce projet. Créé en 2000, le CEPFA assure une formation professionnelle à nombre de lycéens arméniens dans les domaines de la dentisterie, de la pâtisserie, de la couture, de la cuisine et de la coiffure. Même si la plupart des enseignements sont dispensés en arménien, « les élèves, qu’ils aient appris l’anglais ou l’allemand, se consacrent à l’apprentissage du français. Malgré les difficultés, nous mettons l’accent surtout sur le jargon afin que les futurs professionnels sachent comment parler à leurs homologues français ».

Les élèves ont en réalité une bonne maîtrise du français. Vahe a à peine dix-sept ans et vient de terminer sa formation au CEPFA avec une mention honorable dans le domaine de la pâtisserie. Il nous confie souhaiter se spécialiser dans les domaines de l’intelligence artificielle grâce à une formation qu’il suivra dès la rentrée à l’Université Paris Sciences Lettres. « J’ai eu cette idée de faire coexister pâtisserie et technologie pendant mon cursus au CEPFA. Je voudrais concevoir une intelligence artificielle qui nous donne des idées pour apprendre à réutiliser les restes alimentaires, comme les crèmes ou la pâte pour lutter contre les dégâts alimentaires ». Son engagement dans la cause écologique l’a encouragé à participer au festival Sentiers d’Arménie : « à l’école, nous faisons beaucoup de randonnées et c’est là que je suis tombé amoureux. Je suis aussi les ateliers d’écologie pour aider à préserver la nature parce que c’est véritablement grâce aux randonnées que je me renoue avec la nature ». Vahe souhaite également partager l’expérience de son voyage dans des fermes en région marseillaise au sein desquelles il a appris à maîtriser la collecte des déchets et leur traitement, tout en observant de près le travail de fermiers français engagés dans une agriculture plus durable. 

D’autres clubs régionaux de randonnée ont adhéré à ce festival. Gohar Mnatsakakian dirige un club à Sevan et elle coopère avec l’AFRAT depuis une prise de contact du côté français en 2020. « Nous avons reçu du soutien de la part de la ville de Grenoble avec laquelle nous sommes jumelés grâce à l’action de France Formation qui a assuré pendant longtemps des cours de langue ». En la questionnant sur l’expertise française qu’elle a pu apprendre, Gohar nous dit que l’éco-tourisme a été une belle découverte. « En France, c’est quelque chose de très structuré, alors qu’ici, nous venons à peine de commencer. En plus, nous avons une vision de la nature assez différente. Nos collègues français éviteraient de prendre des chemins pour ne pas écraser des herbes et préserver une forme de biodiversité et nous avons appris à maîtriser ces réflexes ». En lui demandant de détailler encore plus les différences entre l’Arménie et la France, elle considère que « les Arméniens ont une approche génétique avec la nature, nous y allons de manière émotionnelle, alors que les Français l’appréhendent de manière plus scientifique, avec des connaissances apprises dans des livres et nous n’avons qu’à apprendre de leur côté. Par exemple, j’ai aussi appris à faire du vélo en randonnée pendant mes cours de français il y a quelques années ! ». 

La cinquième édition du festival Sentier d’Arménie commence alors sous un beau jour. Pendant que les dernières allocutions se font, la nuit s’installe lentement sur Harjis. Les jeunes randonneurs arméniens se tiennent la main pour danser en cercle et attirent quelques villageois peu habitués à cette clameur festive. Karmen Arpunts, consule honoraire de France à Goris, rappelle en effet que « ces projets bénéfiques pour le monde se font grâce à des partenariats intentionnels mais aussi grâce à un engagement humain ».