En Turquie, l’Azerbaïdjan reste le premier « pays ami », la Russie et la France divisent
Un sondage réalisé par l’institut Asal Araştırma montre une opinion turque très contrastée à l’égard des principaux partenaires et rivaux d’Ankara. Si Israël, les États-Unis et la Grèce sont largement perçus comme des pays « ennemis », l’Azerbaïdjan arrive nettement en tête des pays considérés comme des « amis ». La Russie et la France occupent, elles, une position beaucoup plus ambivalente.
L’Azerbaïdjan est le pays le plus largement perçu comme un « ami » de la Turquie par l’opinion publique turque, selon un sondage publié par l’institut Asal Araştırma. Réalisée du 13 au 21 février dans 26 villes auprès de 2 015 personnes, l’enquête demandait aux participants d’évaluer les relations de la Turquie avec plusieurs pays.
Avec 66 % de réponses « ami », l’Azerbaïdjan arrive largement en tête du classement. Il devance le Japon, cité par 58,4 % des personnes interrogées, et la Chine, avec 49,5 %.
À l’inverse, Israël est très largement considéré comme un pays « ennemi » : 83 % des sondés le classent dans cette catégorie, contre seulement 7,2 % qui le considèrent comme un ami. Les États-Unis arrivent en deuxième position, avec 74,6 % de réponses « ennemi », devant la Grèce, à 61,5 %.
« Une nation, deux États »
La première place occupée par l’Azerbaïdjan n’est pas surprenante, mais son ampleur est révélatrice de la profondeur de la relation entre les deux pays.
Ankara et Bakou présentent depuis longtemps leur relation à travers la formule « une nation, deux États ». Les liens linguistiques et culturels entre les deux sociétés ont été transformés, au cours des dernières décennies, en un partenariat stratégique particulièrement étroit.
La coopération s’est renforcée dans les domaines de la défense, de l’énergie, des transports et de la diplomatie. La Turquie a notamment apporté un soutien politique et militaire décisif à l’Azerbaïdjan lors de la guerre de 2020 avec l’Arménie.
Depuis la reprise du contrôle de l’ensemble du Haut-Karabakh par l’Azerbaïdjan en septembre 2023, Ankara continue de soutenir étroitement Bakou dans les différentes dimensions de sa politique régionale.
Le sondage montre que cette proximité ne se limite pas aux gouvernements : 66 % des personnes interrogées considèrent l’Azerbaïdjan comme un pays ami, tandis que seulement 20,5 % le perçoivent comme un pays ennemi.
Pour l’Arménie, ce chiffre constitue un indicateur particulièrement important de l’environnement politique dans lequel s'inscrit le processus de normalisation avec la Turquie.
La Russie, entre partenariat et méfiance
Le cas de la Russie est beaucoup plus partagé.
Malgré l’importance des relations économiques et énergétiques entre Ankara et Moscou et le dialogue régulier entre Recep Tayyip Erdoğan et Vladimir Poutine, 46 % des Turcs interrogés considèrent la Russie comme un pays ennemi, contre 38,5 % qui la considèrent comme un pays ami.
Cette perception reflète la nature particulière de la relation russo-turque : coopération et rivalité s’y côtoient.
Les deux pays collaborent notamment dans le domaine énergétique et sur plusieurs dossiers régionaux, mais leurs intérêts divergent sur différents théâtres géopolitiques, de la Syrie au Caucase du Sud.
La Russie ne bénéficie donc pas, dans l’opinion turque, du même capital de confiance que l’Azerbaïdjan.
L’Iran également perçu avec méfiance
L’Iran obtient un résultat encore plus défavorable : 51,7 % des personnes interrogées le considèrent comme un pays ennemi, contre 26,3 % qui le classent parmi les pays amis.
Cette perception est particulièrement intéressante dans le contexte du Caucase du Sud.
La Turquie et l’Iran sont à la fois voisins, partenaires commerciaux et puissances régionales concurrentes. Leurs intérêts peuvent converger sur certains dossiers, mais leurs visions de l’évolution de la région ne coïncident pas toujours.
Pour l’Arménie, l’Iran représente parallèlement un partenaire stratégique particulier, notamment en raison de la frontière commune entre les deux pays et de l’importance accordée par Téhéran au maintien de cette frontière.
Une France divisive
La France apparaît elle aussi parmi les pays dont l’image est fortement partagée en Turquie.
Selon le sondage, 48,4 % des personnes interrogées la considèrent comme un pays ennemi, contre 39,6 % qui la considèrent comme un pays ami.
L’Allemagne obtient un résultat légèrement différent : 46 % des sondés la considèrent comme un pays ami, contre 42,3 % comme un pays ennemi. L’Italie est encore un peu mieux perçue, avec 47,2 % de réponses « amie ».
La perception de la France doit notamment être replacée dans le contexte des relations parfois tendues entre Paris et Ankara, mais aussi dans celui du soutien politique français à l’Arménie et des relations étroites développées ces dernières années entre Paris et Erevan.
Un paysage international profondément polarisé
Le classement dessiné par l’enquête révèle une opinion turque loin d’être homogène dans sa perception des grandes puissances.
Les États-Unis sont très largement désignés comme un pays « ennemi », avec 74,6 %, tandis que les pays européens présentent des résultats beaucoup plus équilibrés. La Russie est elle aussi divisive, avec seulement 7,5 points d’écart entre les réponses « ennemi » et « ami ».
À l’autre extrémité, l’Azerbaïdjan se distingue par une nette domination des perceptions positives.
Le Japon, avec 58,4 % de réponses « ami », et la Chine, avec 49,5 %, complètent le groupe des pays bénéficiant de la perception la plus favorable.
Ces résultats ne constituent évidemment pas une mesure directe de la politique étrangère turque. Ils donnent néanmoins un aperçu intéressant des représentations qui structurent une partie de l’opinion publique.
Notre conclusion
Pour Erevan, le principal enseignement de ce sondage réside sans doute dans la place exceptionnelle occupée par l’Azerbaïdjan.
Alors que l’Arménie et la Turquie poursuivent leur processus de normalisation, Ankara continue d’entretenir avec Bakou une relation stratégique d’une profondeur particulière. La question arméno-turque ne peut donc être dissociée de l’évolution des relations entre la Turquie et l’Azerbaïdjan.
La perception de l’Azerbaïdjan par la société turque confirme également que le partenariat entre les deux pays repose sur des ressorts qui dépassent largement les intérêts gouvernementaux immédiats.
Dans un Caucase du Sud où les équilibres évoluent rapidement, la relation Ankara-Bakou reste ainsi l’un des paramètres essentiels pour comprendre les choix stratégiques de la Turquie — et, indirectement, les marges de manœuvre de l’Arménie.