Alenush Terian : la mère de la physique iranienne

Հասարակություն
01.04.2026

À l’occasion du Mois de la Femme en Arménie, célébré du 8 mars au 7 avril, nous vous proposons une série d’articles consacrée aux femmes arméniennes qui, à travers les siècles, ont marqué l’histoire par leur courage, leur intelligence et leur engagement. Des reines qui ont façonné les destinées du royaume aux femmes de résistance qui ont défendu leur peuple dans les moments les plus sombres, en passant par les scientifiques, les artistes et les pionnières de nombreux domaines, ces portraits retracent une histoire souvent méconnue mais essentielle. Cette série est une invitation à redécouvrir ces figures marquantes et à rendre hommage à leur héritage vivant. 

 

Née en 1920 dans une famille issue de la minorité arménienne d’Iran, Alenush Terian a durablement marqué le paysage de la physique. Les avancées scientifiques qu’elle a apportées à l’Iran se firent d’abord à rebours de sa société, avant d’être reconnues et louées. Alenush Terian fut également un lien durable entre l'Iran et l'Arménie, offrant au monde un héritage qui a su traverser les frontières, les régimes et les époques. 

 

 

Par Camille Ramecourt

Une éducation à contre-courant

Alenush Terian naît dans une famille artistique et littéraire, ses deux parents ont une carrière dans le théâtre et parlent français, en plus du persan et de l’arménien. Leur fille, cependant, n’a pas voulu avancer dans cette voie. Alenush voulait “faire quelque chose qui ne pouvait être fait par personne” , aurait-elle dit à ses parents, qui l’ont toujours soutenue, malgré leur désir de voir leur fille entamer des études littéraires.

 

« J'ai vu et entendu des gens dire, par exemple, que les filles ne peuvent pas étudier les mathématiques ou faire certaines choses, et cela m'a toujours dérangé. Je voulais prouver que, peu importe que ce soit une fille ou un garçon, et que vous ayez assez de talent et de persévérance, vous pouvez tout faire, et je l'ai prouvé.»

 

Après avoir terminé l’école arménienne de Téhéran, qui n’allait que jusqu’à 9 ans, elle poursuivit ses études secondaires dans un lycée tenu par les Zoroastres, avant de poursuivre sa spécialisation en physique à l’Université de Téhéran. 

Cependant, là, le sexisme de ses collègues la rattrape. Après avoir obtenu son diplôme de la faculté des sciences, avoir été embauchée au laboratoire de physique de l’université, et avoir passé à sa tête un an plus tard, sa demande de bourse pour étudier à la Sorbonne est refusée, en raison de son genre. 

Heureusement, son père la soutient dans ce projet, et la finance pour son doctorat en physique atmosphérique, qu’elle obtiendra en 1956, après avoir rencontré et travaillé en laboratoire avec la fille de son modèle, Irène Joliot-Curie.

 

Une carrière solaire

Malgré l’offre de La Sorbonne de rester pour y donner des cours, Alenush Terian choisit de rentrer en Iran “pour servir son pays”, et, enfin, l’Iran reconnaît son expertise. En 1961, la même université qui lui avait refusé sa première bourse lui attribue celle donnée par l’Allemagne de l’Ouest à l’Université de Téhéran pour étudier 4 mois la physique solaire. 

Cette nouvelle expérience à l’étranger lui permet, après avoir enseigné la thermodynamique comme professeur adjointe à l’Université de Téhéran, de passer à l’enseignement de l’astrophysique, avec le rang de professeure, en 1964. Cela est doublement unique : elle devient la première femme professeure de physique à l’université en Iran, et apporte une nouvelle matière au curriculum, car seule l’astronomie était alors enseignée, qui plus est à la faculté de mathématiques. 

Elle est ensuite élue membre du Comité de géophysique de l'Université de Téhéran, contribue à la fondation du premier télescope solaire et du premier Observatoire de physique solaire en 1969. Après quoi, Alenush Terian prit rapidement la tête du groupe de recherche en physique solaire de l'Institut de géophysique de l'Université de Téhéran.

En plus de sa carrière de chercheuse, la “mère de l’astronomie iranienne” s’investit énormément pour ses étudiants, à tel point qu’à sa retraite, elle fit don de sa bibliothèque et de son logement à la communauté arménienne de Nor Djulfa, afin que les étudiants sans logement puissent en bénéficier pour leurs études. 

 

Une retraite étoilée 

Alenush Terian prit sa retraite aux premières années de la révolution iranienne, après une carrière de pionnière, pour l’astrophysique, la physique stellaire, et pour les femmes et les minorités dans la société iranienne, mais également pour la formation d’une nouvelle génération de scientifiques dans les matières qu’elle avait importées dans son pays. 

Cette dévotion sans bornes à son métier fait que ce qu’elle y avait accompli fut décoré de son vivant. Après avoir arrêté les recherches et l’enseignement, elle reçut des marques de reconnaissance, prix, titres, plaques de la part d’associations culturelles, caritatives, scientifiques, de ministères, d’universités et de bibliothèques. Elle a même reçu des titres honorifiques de vétéran national émérite, et d’ancien combattant, en plus d’avoir fait l’objet de reportages et de reconnaissances officielles du régime. Entre deux périodes de manifestation pour les femmes et la liberté, Alenush Terian fut encore célébrée en mars 2024, dans le métro de Téhéran. 

Cette reconnaissance de la société et de la sphère officielle iranienne s’accompagne d’une reconnaissance de la communauté arménienne du pays et du monde, dont la plus haute marque est le décernement de la médaille Mesrop Mashtots par Aram 1er, Catholicos de la Grande Maison de Cilicie. 

Alenush Terian se pose ainsi en pont, entre les pays, les communautés, en passerelle pour les femmes et la science, allégorie du savoir inamovible à travers les régimes. Elle s’est éteinte en 2011, après une vie à ne choisir que sa voie, à défaut de celle de la facilité.