Les bombes aux portes de Bourj Hammoud : l’incertain destin des Arméniens du Liban

Սփյուռք
23.03.2026

Les 13 et 14 mars 2026, les frappes israéliennes ont atteint les portes de Bourj Hammoud, la « petite Arménie » du Liban. Si la communauté arménienne partageait déjà le quotidien de terreur de l’ensemble de ses compatriotes, elle fait désormais face à la guerre israélienne qui continue de se tromper de cible. 

 

Par Gabrielle Delorme

 

La communauté arménienne du Liban : un modèle d'intégration 

Initiée par l'arrivée de moines à Ghazir en 1715, la présence arménienne au Liban s'est intensifiée de manière massive après le génocide de 1915 et la déportation de la population de Cilicie, entraînant l'arrivée de milliers de rescapés au port de Beyrouth. Ces réfugiés sont initialement regroupés dans des camps de fortune, notamment dans le secteur de la Quarantaine où ils vivent dans des conditions de vie très précaires avant la création d’un quartier arménien autonome, à l’est du fleuve de Beyrouth. 

 

À l'origine bastion de la communauté chiite au début du XXe siècle, Bourj Hammoud, surnommé la « petite Arménie », est donc devenu majoritairement arménien entre 1920 et la fin des années 1970. 

 

Cependant, les quarante dernières années ont marqué un nouveau tournant démographique. Le départ des Arméniens vers des régions plus aisées ou l'étranger, accentué par la guerre civile de 1975, a transformé le quartier. Aujourd'hui, bien qu’ils y restent nombreux, ils n’y sont plus majoritaires, l’espace ayant été investi par d'autres communautés libanaises ainsi que par des réfugiés syriens et kurdes. Néanmoins, ce processus d'exode et d'installation a abouti à une intégration démographique et politique.

C’est notamment le système du confessionnalisme politique libanais qui a permis à la diaspora d'intégrer l'ensemble des dix-sept communautés officiellement reconnues. Reposant sur l'autonomie des religions, ce modèle a facilité la consolidation de structures garantes de la langue et de la culture arméniennes, allant des écoles aux institutions politiques et religieuses, notamment le siège du Catholicossat de la Grande Maison de Cilicie. Le Liban est dès lors devenu le « poumon de la diaspora », selon le politologue Tigrane Yégavian, où la communauté arménienne a pu renforcer son identité et ses traditions plutôt que de les perdre. 

Durant la guerre civile libanaise de 1975 à 1990, la population a considérablement diminué : de nombreux Arméniens libanais ont émigré, principalement vers les États-Unis. En 2024, le Liban comptait environ150 000 personnes d'origine arménienne selon le journal l’Orient-le-Jour. Elles sont pleinement intégrées à la société et disposent d'une représentation significative au sein du gouvernement et du Parlement. Les Arméniens incarnent ainsi le symbole d'une intégration réussie dans le tissu social et politique libanais, partageant avec l'ensemble des Libanais la dure réalité des guerres successives.

 

La « petite Arménie » à l’épreuve de l’expansion des bombardements israélien 

Le 13 mars 2026 et le 14 mars 2026, l’armée israélienne, prétendant viser un membre du Hezbollah, a bombardé un immeuble d’habitation aux portes du quartier de la « petite Arménie ». Les frappes ont fait deux morts et plusieurs blessés mais aucun n’appartenant à la communauté arménienne. Selon le rédacteur en chef du quotidien libanais Zartonk, Sevag Hagopian, également un dirigeant de l’un des partis arméniens traditionnels présents au Liban : « La perte de vies humaines, quelle que soit la communauté, est certainement très triste, mais je peux noter avec soulagement qu'à l'heure actuelle, aucune perte humaine n'a été enregistrée parmi la population arménienne du Liban.»

L’immeuble visé à deux reprises, aux portes du quartier Bourj Hammoud – Ici Beyrouth 

 

Pourtant, l'absence de victimes directes n'efface pas l'angoisse face à une guerre que la communauté n'a pas choisie. Entre le bruit des bombes qui se rapprochent et l’afflux constant de déplacés internes, l’espoir s’amenuise et le chaos règne dans la petite Arménie. Le média Ici Beyrouth décrit ainsi cette atmosphère d'inquiétude : « La situation est anormale. Les nerfs sont à vif. Les soupçons se multiplient. L’angoisse du lendemain est profonde. »

Et si la question de l’exil se pose à nouveau, comme lors des crises précédentes, l'option d'un retour en Arménie semble compromise pour beaucoup. Selon M. Hagopian, les expériences passées pèsent lourd dans la balance :

 

« Beaucoup d'Arméniens vivant encore au Liban ont déjà essayé de s'installer en Arménie par le passé, mais l'exploitation qu'ils y ont subie avec de bas salaires et des loyers élevés a déçu ceux qui ont préféré retourner au Liban. Par conséquent, sur la base de cette mauvaise expérience et malgré le danger physique imminent, je ne vois pas beaucoup de chances pour que les Arméniens libanais cherchent refuge en Arménie, et je le dis avec douleur. »

 

Ce constat souligne un décalage entre les discours et la réalité. Un programme bien organisé de rapatriement du gouvernement arménien, selon le directeur de Zartonk, serait indispensable. Ce manque de soutien logistique laisse aujourd'hui les Arméniens du Liban dans une attente précaire face à l'escalade du conflit.