Au sommet de la communauté européenne politique à Erevan : les ennemis d’hier sont les amis de demain? 

Տարածաշրջան
06.05.2026

En accueillant le huitième sommet de la Communauté politique européenne, Erevan affiche ses ambitions : un pivot assumé vers l’Union européenne et une paix enfin esquissée avec ses voisins historiques. Quant à elle, l’Europe, prenant appui dans le Caucase Sud, ne cesse de se recomposer et de s’élargir pour tenter de s’ériger en puissance, garante d’un ordre international tangible.

 

Par Gabrielle Delorme

 

Un ancrage diplomatique historique

Erevan s’installe véritablement dans le paysage européen avec l’organisation de ce double sommet : la Communauté politique européenne le 4 mai, puis le tout premier sommet Union Européenne-Arménie le 5 mai. En organisant cette double réunion, l'Arménie gagne ce que peu de petits pays obtiennent : exister sur la carte du monde. Pour la première fois, une quarantaine de dirigeants, des premiers ministres britannique et italien au président du Parlement européen, ont fait le déplacement jusqu'à Erevan. Combien d'entre eux auraient pu, avant ce 4 mai, situer ce pays du Caucase du Sud sans hésiter ? En accueillant ces sommets, l'Arménie se fait connaître autant qu'elle continue de rappeler qu'elle existe, avec ses ambitions européennes et sa volonté d'occuper une place dans l’ordre international.

 

Le Caucase du Sud : un carrefour stratégique ? 

Ce sommet marque la première fois la première réunion de la CPE dans le Caucase du Sud, une région au carrefour de tensions majeures. À ses frontières, l'Iran est le théâtre d'une guerre menée conjointement par Washington et Tel-Aviv, dont le cadre juridique international reste profondément contesté. Dans l'espace post-soviétique, la Russie, absorbée par son conflit en Ukraine, laisse davantage de marge de manœuvre à Erevan pour s'émanciper de sa tutelle historique. Un mouvement engagé depuis 2018, quand le parti au pouvoir, le Contrat civil, a amorcé un pivot progressif vers l'Union européenne. Le président du Conseil européen Antonio Costa l'a affirmé haut et fort lors de la cérémonie d'ouverture : ce sommet “met l'Arménie au cœur de l'Europe, ce qui est exactement sa place”. Au vu des conflits qui embrasent l'Ukraine et les frontières iraniennes, Erevan s'impose comme un carrefour stratégique pour le Vieux Continent : un espace de stabilité relative, à portée d'influence, où l'Union européenne peut affirmer sa puissance face à une Russie engluée dans la guerre et des États-Unis de plus en plus contestés sur la scène internationale. 

 

Une communauté politique européenne élargie

Cette réunion est d'ailleurs marquée par l'arrivée d'un nouveau visage : le premier ministre canadien Mark Carney. Le Canada devient le premier pays non européen à participer à un sommet de la CPE et ce, au nom d'une préoccupation partagée pour la sécurité du continent européen. Face à la polarisation croissante du monde, l'Europe et le Canada entendent défendre ensemble un ordre mondial fondé sur le respect du droit international, piétiné de jour en jour. Réunie dans le Caucase du Sud et élargie au-delà de ses frontières habituelles, la CPE porte ainsi un "partenariat multipolaire" dont l'ambition est de promouvoir la paix et garantir une prospérité commune, en réponse directe aux désordres qui s'accumulent. Le message est clair, adressé sans les nommer à Washington comme à Moscou : l'Europe se veut garante de stabilité. Le président du conseil européen prône une réunion, catalysatrice d’actions pour le soutien de l’Ukraine, de la Moldavie et de l’Arménie. Et Pachinian reçoit un honneur des plus solennels : lors de son discours d'inauguration, Antonio Costa salue sa "courageuse décision politique de rapprocher l'Arménie de l'Union européenne". Le sommet, et ses participants, en sont l'illustration la plus concrète à ce jour.

 

Un sommet tourné, par nature, vers le soutien à l’Ukraine

Alors que l'Union européenne renforce son soutien à l'Ukraine et que l'engagement américain s'érode, l'Arménie, en étant hôte de la cérémonie, se retrouve positionnée aux côtés des défenseurs de Kiev. La CPE est née en 2022 précisément en réponse à l'invasion russe, ainsi la co-présider et accueillir le président ukrainien Zelensky sur le sol arménien constitue en soi un signal adressé à Moscou. D'autant que la dernière visite d'un chef d'État ukrainien en Arménie remonte à 24 ans.

La sécurité en Ukraine figure parmi les priorités affichées du sommet, et le président ukrainien insiste sur la nécessité que l'Europe parle d'une seule voix dans toute négociation avec Moscou. Durant la cérémonie d'ouverture, Zelensky prend la parole en troisième position, après Pachinyan et Costa, une place protocolaire qui reflète le poids de sa présence. L'Arménie se trouve ainsi associée à cette rhétorique d'unité européenne face à la guerre, sans y avoir pris part, mais en en devenant l’un des décors. 

 

La stabilité régionale au prisme de l'axe Bakou-Erevan-Ankara

Une autre présence est vivement à remarquer : celle de la Turquie, signe d’une stabilisation régionale. Le président Erdoğan a été invité, mais c'est son vice-président, Cevdet Yılmaz, qui  fait le déplacement jusqu'à Erevan, sans que le gouvernement turc ne confirme ni n'infirme officiellement la venue du chef de l'État. Il est le plus haut responsable turc à marcher sur le sol arménien depuis 2008, année de la célèbre "diplomatie du football", quand les deux présidents avaient assisté ensemble à Erevan à un match opposant les équipes nationales des deux pays, dans un élan de réconciliation resté sans lendemain. Près de vingt ans plus tard, le signal est là mais il vient avec une nuance : la présence d'un vice-président constitue techniquement une entorse au règlement de la CPE, qui réserve normalement ces sommets aux seuls chefs d'État et de gouvernement. Une exception acceptée, qui en dit long sur la volonté des deux parties d'avancer, prudemment.  Le premier ministre arménien a chaleureusement salué sa participation. 

 

Dans ce même élan de normalisation régionale, Aliev participe pour la première fois à un événement se tenant en Arménie, certes en visioconférence, mais la portée est réelle. Dans son discours lors de l'ouverture du sommet, le président azerbaijanais qualifie le soutien mutuel des deux pays à leurs candidatures respectives pour accueillir la CPE d'"indication claire que la paix entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan est une réalité." Pachinyan, lui, évoque avec le sourire la possibilité de se rendre à Bakou en mai 2028 pour un nouveau sommet de la communauté politique européenne.

 

Pour le président du conseil européen, cette “réconciliation” arméno-azerbaïdjanaise est l'une des conditions d'existence du sommet qui revêt une importance capitale : “une histoire de paix en Europe qui doit être célébrée dans un monde où l'escalade et la guerre semblent dominer." 

Mais, alors que le dialogue entre les puissances européennes et Washington se dégrade, les États-Unis continuent d’être érigés comme le médiateur le plus efficace de la relation arméno-azerbaïdjanaise, relayant la CPE comme une simple mise en scène de cette dernière. Une manière de dire que la paix dans le Caucase du Sud ne suit pas les mêmes fractures que celles qui traversent le reste de l’Europe. Car, cet accord, signé en août 2025, les deux chefs de gouvernements le doivent au même dirigeant qui fait la guerre chez leur voisin: le président  Donald Trump. Le premier ministre arménien, lors de la cérémonie d’ouverture, met en avant la "Route Trump pour la paix et la prospérité internationales" et son homologue azerbaijanais souligne l’importance du rôle joué par la puissance américaine. Le même éloge n’est pas donné à tous les acteurs en faveur d’une pacification de l'amitié arméno-azerbaïdjanaise.

 

Une paix à double face 

Entre les deux pays du Caucase, les contentieux demeurent. Sur le plan institutionnel, les deux pays se font face au Parlement européen, dans le cadre d'une dans le cadre d'une résolution portant sur la destruction et la dégradation de sites culturels et religieux arméniens en Azerbaïdjan, notamment dans le Haut-Karabagh depuis sa reprise par Bakou en 2023. En réponse, les autorités azerbaïdjanaises ont suspendu leur coopération avec le Parlement européen en lui reprochant de saboter le processus de paix avec l’Arménie. La partie arménienne, elle, continue de porter ce dossier via le Bureau de la Fédération arménienne européenne pour la justice et la démocratie, qui pousse activement pour que la résolution aboutisse.

Et pendant que les dirigeants défilent sur le tapis bleu, le lundi 4 mai, une autre réalité s'impose à quelques mètres de là. Une foule manifeste devant le complexe sportif, portant une revendication que le sommet n'a pas mise à l'ordre du jour : la libération des prisonniers politiques de l'Artsakh, toujours détenus par Bakou. La paix, pour une partie de la population arménienne, n'est pas encore une réalité, c'est encore une promesse conditionnelle.