
À l’occasion du Mois de la Femme en Arménie, célébré du 8 mars au 7 avril, nous vous proposons une série d’articles consacrée aux femmes arméniennes qui, à travers les siècles, ont marqué l’histoire par leur courage, leur intelligence et leur engagement. Des reines qui ont façonné les destinées du royaume aux femmes de résistance qui ont défendu leur peuple dans les moments les plus sombres, en passant par les scientifiques, les artistes et les pionnières de nombreux domaines, ces portraits retracent une histoire souvent méconnue mais essentielle. Cette série est une invitation à redécouvrir ces figures marquantes et à rendre hommage à leur héritage vivant.
Par Eve Carmona & Louise Lacote
Dans l’histoire arménienne, les figures de résistance sont souvent associées aux chefs militaires et aux combattants fedayi masculins. Pourtant, certaines femmes ont également marqué cette période troublée de la fin du XIXᵉ au début du XXᵉ siècle. Parmi elles, Sose Mayrig - “mère” en arménien - occupe une place particulière. Fedayi elle-même, épouse du célèbre combattant Aghpur Serob, mère de famille, son destin mêle engagement, pertes et exil. Son parcours reste aujourd’hui l’un des symboles du courage féminin dans l’histoire de l’Arménie.
Naissance d’une fedayi et construction d’une héroïne
Née en 1868 près de Bitlis, dans l’Empire ottoman, Sose Vardanian – qui deviendra plus tard connue comme Sose Mayrig – grandit dans un contexte difficile, pendant une période marquée par de fortes tensions dans les provinces arméniennes. À la fin du XIXᵉ siècle débutent les massacres hamidiens, perpétrés par l’empire à l’encontre des populations arméniennes. En réponse à ces violences et persécutions, des groupes de combattants appelés fedayi - terme qui signifie “celui qui se sacrifie” en arabe - quittent leurs familles et s’organisent en unités d’auto-défense pour protéger leur peuple.
La vie de Sose bascule lorsque, à l’âge de 13 ans, elle épouse celui qui deviendra un célèbre chef fedayi: Serob Aghpyur, de 4 ans son aîné. Lorsque Serop rejoint les combats dans les années 1890 et devient membre de la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA), plutôt que de rester à l’écart comme c’était généralement le cas pour les femmes de l’époque, elle choisit de prendre les armes et d’accompagner son mari et ses fils dans les montagnes. Elle partage alors le quotidien difficile des fedayi : déplacements constants pour éviter les forces ottomanes, vie dans des conditions précaires et soutien aux combattants.
Si les sources historiques restent parfois limitées, il semble établi que Sose Mayrig a pris part à certaines opérations armées, et qu’elle a également joué un rôle important auprès du groupe en soignant les blessés et en soutenant les combattants. C’est la bienveillance maternelle et les actes de bravoure dont elle faisait preuve qui ont poussé son entourage à lui donner le surnom de “Mayrig”, mère en arménien.
En 1889, tout bascule: un compagnon de son mari, soudoyé par les Kurdes, empoisonne sa pipe et le dénonce aux autorités, qui en profitent pour attaquer le groupe de résistants. Aux côtés de ses fils et des frères de Serop, Sose se bat sans relâche pendant de longues heures. Malheureusement, Serop est décapité, et ses frères et son fils aîné sont tués. Le fils cadet du couple est capturé par les Kurdes et disparaît. Plus tard, il est assassiné, lui aussi. Sose, blessée, est faite prisonnière. Cependant, le chef des adversaires interdit à ses hommes de la toucher, ce qui lui permettra de s’en sortir vivante. Elle est soignée, emprisonnée à Bitlis puis libérée.
Exil d’une combattante
Après ces événements tragiques, Sose poursuit une vie marquée par les déplacements et les bouleversements politiques. Elle vit quelques années à Sassoun - en Turquie moderne, puis s’installe à Van en 1904 à la suite du soulèvement de la ville.
Au printemps 1915, lors des affrontements qui accompagnent le génocide des Arméniens, elle participe à la défense de la ville aux côtés des combattants arméniens. Lorsque les forces russes sont contraintes de reculer, elle se réfugie à Erevan, où elle voit l'avènement de la Première République arménienne en 1918.
Après l’instauration du pouvoir soviétique, en 1920, de nombreux membres de la FRA quittent le pays pour échapper aux persécutions ; Sose fait partie de ceux qui s’exilent. Elle passe brièvement par Constantinople avant de s’installer à Alexandrie en Egypte, où elle vivra jusqu’à la fin de sa vie. Elle s’éteint le 9 février 1953, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans.
Une mémoire vivante en Arménie
En mai 1998, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de la Première République d’Arménie, les cendres de Sose Mayrig ont été transférées en Arménie et inhumées au cimetière militaire d’Erablur. C’est un honneur rare pour une femme, et qui prouve son importance dans l’imaginaire arménien.
Aujourd’hui, Sose Mayrig reste une figure majeure de la résistance arménienne, qui continue à inspirer les générations. Les fedayi n’ont pas réussi à établir une indépendance durable à leur époque, mais leur engagement a laissé une empreinte profonde dans la mémoire nationale. L’histoire de Sose Mayrig est tragique, celle d’une vie marquée par la perte, le combat et l’exil. Mais elle reste aussi celle d’un dévouement total : envers sa famille, envers les combattants qu’elle accompagnait et, surtout, envers sa nation.









