L'histoire de l’Arménie s’écrit aussi au féminin : Les grandes reines arméniennes

Հասարակություն
09.03.2026

À l’occasion du Mois de la Femme en Arménie, célébré du 8 mars au 7 avril, nous vous proposons une série d’articles consacrée aux femmes arméniennes qui, à travers les siècles, ont marqué l’histoire par leur courage, leur intelligence et leur engagement. Des reines qui ont façonné les destinées du royaume aux femmes de résistance qui ont défendu leur peuple dans les moments les plus sombres, en passant par les scientifiques, les artistes et les pionnières de nombreux domaines, ces portraits retracent une histoire souvent méconnue mais essentielle. Cette série est une invitation à redécouvrir ces figures marquantes et à rendre hommage à leur héritage vivant. Voici le premier épisode de cette série.

 

À travers l’histoire de l’Arménie, certaines femmes ont su transformer leur rôle en véritable levier politique et culturel. Pharantzem, Zabel et Rita n’ont pas seulement été reines : elles ont défendu la souveraineté, consolidé des royaumes fragiles et ouvert des ponts vers l’Occident. Résistance face aux empires, affirmation de la culture arménienne ou diplomatie stratégique, leurs parcours révèlent une Arménie capable de préserver son identité tout en tissant des alliances durables. Un héritage qui résonne encore aujourd’hui, alors que le pays poursuit ses rapprochements avec l’Europe.

 

Par Pablo Hello

Trois reines, trois visages de l’Arménie

L’histoire de l’Arménie se déploie au fil des siècles entre pressions extérieures, fractures religieuses et recompositions politiques. Dans ce contexte, certaines femmes se distinguent par leur capacité à agir concrètement sur le destin du royaume. Reines ou héritières, elles n’ont pas seulement accompagné l’histoire, elles y ont participé, chacune à sa manière.

À des périodes et dans des situations très différentes, elles ont incarné des formes variées de leadership : résister face à la menace perse, stabiliser un royaume méditerranéen en pleine effervescence culturelle, ou rapprocher l’Arménie de l’Occident par des alliances stratégiques. Leur action éclaire ainsi les contours d’une identité arménienne à la fois ferme et ouverte sur le monde.

 

Pharandzem : tenir dans l’effondrement

Au IVᵉ siècle, l’Arménie est à la croisée des mondes. Premier royaume à avoir adopté officiellement le christianisme, elle affirme une identité religieuse singulière au sein d’un environnement dominé par la Perse sassanide et l’Empire romain. Ce choix, fondateur, dépasse la sphère spirituelle : il engage une orientation politique, presque une déclaration d’indépendance culturelle.

 

Lorsque le roi Arsace II est capturé par les Perses, l’équilibre déjà fragile du royaume s’effondre. Le pouvoir central est décapité, les rivalités aristocratiques menacent de s’exacerber et l’ingérence perse devient imminente. Dans ce contexte, la femme du roi Arsace II, la reine Pharandzem ne disparaît pas derrière l’ombre d’un souverain absent. Elle assume la responsabilité d’un pays en sursis.

 


Reine Pharandzem

 

La décision de regrouper les forces loyales dans une forteresse et de prolonger la résistance n’est pas seulement militaire. Elle est politique et symbolique. Il s’agit d’empêcher que la capture du roi ne se transforme en capitulation générale. Le siège qui s’ensuit oppose une Arménie affaiblie à une puissance largement supérieure. Les ressources s’épuisent, la situation sanitaire se dégrade, l’issue devient inévitable.

La défaite et la captivité de la reine répondent à une volonté perse d’exemplarité : briser un symbole pour briser un peuple. Pourtant, malgré l’humiliation, l’idée d’un État arménien indépendant ne disparaît pas. Pharandzem n’a pas sauvé le royaume dans l’immédiat ; elle a empêché que sa chute devienne une abdication morale.

 

Son nom demeure lié à cette capacité à tenir lorsque tout vacille. Dans un moment où l’Arménie devait défendre à la fois sa foi récemment adoptée et sa souveraineté, elle incarne la persistance d’un principe : l’identité politique arménienne ne s’abandonne pas, même sous la contrainte impériale.

 

 

Zabel : gouverner dans l’équilibre

Lorsque l’on se transporte au XIIIᵉ siècle, le paysage a changé. Le cœur politique arménien s’est déplacé vers la Cilicie, sur la côte orientale de la Méditerranée. Ce royaume, né des migrations et des recompositions régionales, évolue dans un environnement où se croisent États latins d’Orient, pouvoirs musulmans et ambitions byzantines.

 

Zabel monte sur le trône en 1219, encore enfant. Elle est la dernière héritière directe de la dynastie roupénide. Autour d’elle, la noblesse s’organise, les régences se succèdent, et la question de son mariage devient un enjeu central. La stabilité du royaume dépend de cette décision.

 

Son premier mariage, tourné vers une alliance avec la principauté d’Antioche, répond à une logique d’intégration régionale. Mais très vite, des tensions apparaissent. Les tentatives d’imposer des pratiques étrangères, d’infléchir l’équilibre religieux ou d’altérer les traditions politiques locales suscitent une résistance interne. L’épisode souligne une réalité fondamentale : l’ouverture est nécessaire, mais elle a ses limites lorsque l’identité nationale se sent menacée.

 


Reine Zabel

 

Le second mariage de Zabel, avec Héthoum, issu d’une grande famille arménienne, réoriente la trajectoire du royaume. De cette union naît la dynastie héthoumide. La Cilicie entre alors dans une phase de consolidation institutionnelle. L’administration se structure, la diplomatie se déploie avec pragmatisme, notamment vers les Mongols, et la cour devient un espace de rayonnement culturel.

La production manuscrite, l’enseignement, l’activité artistique témoignent d’un royaume sûr de sa culture. La frappe de monnaies à l’effigie conjointe du roi et de la reine traduit une reconnaissance formelle de l’autorité de Zabel. Elle ne gouverne pas dans l’ombre : sa légitimité est affichée.

À travers son règne, la Cilicie arménienne donne une image particulière de l’identité nationale : ancrée dans sa tradition chrétienne et linguistique, mais capable de dialoguer avec des partenaires multiples. L’ouverture ne s’y oppose pas à la fidélité ; elle en devient un prolongement maîtrisé.

 

Rita : relier l’Arménie à l’Occident

La figure de Rita s’inscrit également dans la Cilicie du XIIIᵉ siècle, mais dans un registre différent. Fille de Léon II, roi d’Arménie, elle grandit dans un royaume pleinement conscient de sa position stratégique. Entourée de puissances parfois hostiles, prise entre les équilibres fragiles du Levant, la Cilicie sait que sa sécurité dépend d’alliances solides.

En 1214, son mariage avec Jean de Brienne, roi de Jérusalem, dépasse largement le cadre familial. Il s’agit d’un geste diplomatique calculé. À travers cette union, le royaume arménien renforce son insertion dans le réseau des États latins d’Orient et affirme son appartenance au monde chrétien méditerranéen.

 


Reine Rita

 

Ce rapprochement avec l’Occident n’est ni une soumission ni une rupture avec la tradition. Il s’appuie sur une base commune : la chrétienté. L’Arménie, première nation officiellement chrétienne, trouve dans ces alliances une continuité symbolique et politique. Par ce mariage, elle consolide sa reconnaissance internationale tout en cherchant des garanties face aux pressions régionales.

La naissance d’un héritier ouvre même la perspective d’une articulation dynastique plus étroite entre Jérusalem et la Cilicie. La disparition prématurée de Rita et de son fils met fin à cette possibilité, mais l’orientation demeure révélatrice. Le royaume arménien cherche un ancrage occidental comme levier stratégique. Cette union ne sera certes que de courte durée mais il ouvre la voie d’un rapprochement diplomatique durable entre l’Arménie et l’Occident. Les unions entre l’Arménie et les États chrétiens d’Orient ne feront que se multiplier dans les décennies qui s'ensuivirent.

 

Rita incarne ainsi une diplomatie d’affirmation : l’Arménie s’ouvre non pour se transformer en périphérie, mais pour consolider son autonomie par le jeu des alliances. Elle apparaît comme un trait d’union entre l’espace arménien et les puissances chrétiennes d’Occident.

 

Une continuité au féminin

Ces trois trajectoires ne relèvent pas de la coïncidence. Chacune, à sa manière, éclaire un moment clé de l’histoire arménienne : résister face aux grandes puissances, stabiliser un pays déchiré, tisser des liens stratégiques avec l’Occident. Ces objectifs sont des trajectoires politiques et des préoccupations qui font partie intégrante de toutes l’Histoire arménienne. 

Pharantzem, Zabel et Rita n’ont pas exercé le pouvoir dans les mêmes circonstances, ni avec les mêmes instruments. Pourtant, toutes ont contribué à maintenir la cohérence d’un État souvent menacé de fragmentation. Elles montrent que l’identité arménienne ne s’est pas construite uniquement dans l’affrontement, mais aussi dans la capacité d’adaptation et dans le choix des alliances.

 

Aujourd’hui, alors que l’Arménie cherche à approfondir son dialogue avec l’Union européenne et à renforcer ses partenariats occidentaux, l’épisode cilicien rappelle que cette orientation s’inscrit dans un temps long. Le lien avec l’Europe n’est pas une nouveauté surgie de la conjoncture contemporaine ; il prolonge une tradition ancienne de contacts, de coopérations et d’affinités.

 

Ces reines ont laissé autre chose qu’un nom dans les chroniques. Elles ont contribué à façonner une conscience politique : celle d’un pays attaché à sa souveraineté, à sa foi, à sa culture, mais lucide sur la nécessité de ne pas rester isolé. À travers elles, se dessine une Arménie capable de demeurer elle-même tout en tendant la main au-delà de ses frontières.