
«Ce que j'ai appris tout au long de ma vie d'activiste, c'est que lorsqu'on choisit une cause difficile, il faut se battre pour elle sans relâche. Il faut avancer à petits pas, ralentir quand c'est nécessaire, s'accorder le temps de la réflexion, mais surtout, ne jamais cesser de persévérer.»
Lara Aharonian a choisi sa cause : construire une Arménie inclusive, non violente et féministe. Depuis Erevan, elle dirige deux structures complémentaires, le Women's Resource Center (WRC), fondé en 2003, qui offre des services juridiques, psychologiques et de santé sexuelle aux femmes, et le Women's Fund Armenia (WFA), créé en 2018 pour financer les initiatives locales portées par des femmes souvent exclues des circuits classiques. Ensemble, les deux organisations agissent comme bras armé et levier financier d'un même combat. Nous avons déjà eu l'occasion de parler de ses activités sur les pages du Courrier d'Erevan, dans le contexte des reportages sur la condition féminine en Arménie. Aujourd'hui, c'est l'occasion de faire le point sur les avancées et les difficultés rencontrées ces derniers temps.
Par Gabrielle Delorme
De Beyrouth à Erevan : le chemin d'une militante
Lara Aharonian naît en 1972 à Beyrouth, dans une famille arménienne héritière du traumatisme du génocide de 1915. Elle grandit au rythme des bombardements de la guerre civile libanaise. En 1989, sa maison est détruite. Elle a 17 ans. La famille s'exile à Montréal, où elle entame ses études, découvre l'engagement militant et trouve sa vocation : aider. Dans les centres communautaires, elle accueille les nouveaux réfugiés et leur lit le marc à café , une pratique héritée de sa grand-mère, pour amorcer des conversations qui « les remettent en contact avec leur force intérieure ».
En 2003, elle choisit de s'installer en Arménie. Elle y fonde d'abord un espace informel au sein de l'Université d'État d'Erevan : des femmes se réunissent pour parler de sujets tabous, résister au patriarcat, s'écouter. En 2008, elle crée la première ligne d'urgence du pays pour recenser les cas de violences sexuelles, et milite pour l'adoption d'une loi. La réaction ne se fait pas attendre.
En 2013, alors que l'Arménie s'apprête à rejoindre l'Union économique eurasiatique sous influence russe, la société civile est brutalement attaquée. Les menaces contre Lara Aharonian s'intensifient. En 2018, après un discours à l'Assemblée nationale en soutien aux travailleuses du sexe, aux femmes transgenres et aux minorités, elle est submergée de messages de haine de la part de groupes d'extrême droite. Récompensée en 2014 par le prix américain « Women of Courage », elle continue aujourd'hui de porter la voix des femmes arméniennes.
Capitale et régions : deux Arménies pour les femmes
Comprendre la condition des femmes en Arménie impose une distinction fondamentale : entre celles qui vivent à Erevan et celles qui habitent les régions, les trajectoires divergent profondément. Les mécanismes d'oppression sont identiques, mais ils se trouvent amplifiés loin de la capitale.
Dans les régions, les mentalités restent souvent ancrées dans un modèle traditionnel où la femme est à la fois responsable de la charge domestique, pilier de l'économie locale et gardienne des traditions communautaires. L'accès au travail y est plus restreint, l'indépendance financière difficile à construire, et le regard de la communauté pèse lourd sur les choix individuels. Les infrastructures de soin et de garde d'enfants, plus rares, font retomber sur les femmes l'essentiel du travail non rémunéré.
À Erevan, les trajectoires de femmes seules, affranchies du contrôle familial, sont de plus en plus nombreuses. L'accès à l'emploi, à l'information et à l'éducation y est plus large, et avec lui, une certaine forme de liberté. Mais la pression demeure, différente dans sa forme, persistante dans ses effets.
Lara Aharonian tient à souligner le cas particulier des femmes vivant aux abords des frontières, notamment dans le Siunik, région éprouvée par les incursions azerbaïdjanaises. Là, l'insécurité géopolitique redouble les inégalités de genre. Et lorsque les hommes partent travailler à l'étranger ou dans d'autres régions, c'est la femme qui demeure, seule garante de l'équilibre du foyer.
Le mirage de la représentation politique
« Au cours des huit dernières années, de grands progrès ont été accomplis. Pourtant, des obstacles restent profondément ancrés, comme dans toute société conservatrice et patriarcale.»
Depuis la Révolution de Velours de 2018 et les guerres de 2020 et 2023, le visage de l'Arménie change. On croise désormais davantage de femmes au Parlement. Mais Lara Aharonian invite à ne pas confondre présence numérique et influence réelle.
«Certes, le Parlement et le gouvernement comptent désormais plus de femmes. Mais la question demeure : être une femme en politique signifie-t-il automatiquement porter la cause des femmes ? Non. Car elles continuent d'évoluer dans un milieu dominé par les hommes et les structures patriarcales, où il reste difficile d'imposer des enjeux féministes.»
Les femmes élues font ainsi face à des obstacles structurels qui s'expriment aussi par la violence, verbale, symbolique,dont elles sont victimes au sein même des institutions politiques. Une réalité qui s'étend, plus largement, au monde professionnel.
Le harcèlement au travail : le silence organisé
Depuis plusieurs années, le WRC concentre une part importante de son travail sur le harcèlement sexuel en milieu professionnel. Un phénomène massif mais invisible, dissimulé sous des couches de honte et d'incompréhension.
« Ces trois dernières années, nous avons beaucoup travaillé sur ce sujet, car la réalité est là, même si personne ne veut en parler. Souvent, la confusion persiste sur ce que cela signifie : il ne s'agit pas uniquement du viol, mais aussi des avances, des blagues ou des attitudes sexistes au quotidien. »
La conséquence directe de ce silence ? Les femmes quittent leur poste plutôt que de prendre la parole. « Si une femme parle de harcèlement, on lui fait comprendre que c'est peut-être de sa faute », précise-t-elle. « Pour éviter cette culpabilisation, beaucoup d'entre elles préfèrent quitter leur milieu professionnel afin de se protéger. »
Une victoire législative majeure est venue marquer l'année 2023 : grâce au travail de Lara Aharonian et de son équipe auprès de parlementaires, le harcèlement sexuel, dans sa définition élargie, bien au-delà du seul viol, a été intégré au code du travail arménien. En parallèle, le WRC encourage les femmes à témoigner et forme les recruteurs à identifier et prévenir ces comportements.
À cette insécurité professionnelle s'ajoute le harcèlement en ligne, dont l'expansion préoccupe profondément l'activiste. « C'est quelque chose auquel on n'est pas préparé dans notre société ni dans nos organisations de femmes. Il faut donc apprendre à y faire face. » Les pouvoirs publics, estime-t-elle, sont encore loin du compte.
Les violences domestiques : une loi, mais quelle justice ?
C'est dans l'intimité des foyers que la situation demeure la plus préoccupante. Les violences domestiques restent très répandues en Arménie, malgré l'adoption d'une loi spécifique en 2017. Les centres de soutien et de crise dans toutes les régions du pays sont depuis subventionnés par l’État où «les femmes ont désormais un minimum de services et d'infrastructures où elles peuvent être aidées. » Lara Aharonian reconnaît une « amélioration énorme » depuis l'absence totale de cadre légal, mais souligne que le soutien aux victimes repose encore massivement sur les épaules des ONG et que les violences demeurent.
Les chiffres du Parquet général donnent la mesure du phénomène : en 2024, 1 360 cas de violences domestiques ont été enregistrés en Arménie, contre 508 l'année précédente, soit une augmentation de plus de 160 % en un an. Les violences physiques constituent la grande majorité des faits recensés (934 cas), suivies des violences psychologiques (166 cas). Mais c'est l'évolution des cas les plus graves qui alarme davantage : treize meurtres liés aux violences conjugales ont été comptabilisés en 2024, contre trois en 2023. Cette hausse brutale ne reflète pas nécessairement une aggravation soudaine de la situation, elle traduit aussi, en partie, une évolution des pratiques policières : depuis deux ans, les signalements font systématiquement l'objet d'une enquête, là où ils restaient auparavant sans suite.
Cette visibilité nouvelle ne doit pas masquer les failles persistantes du système judiciaire. Comme le souligne Lara Aharonian :
« Le travail avec la police et l'accès à la justice restent très problématiques. Les tribunaux sont sexistes et ne sont pas préparés à traiter les cas de violences conjugales. Il est urgent que l’État prenne en charge cette formation continue, afin qu'elle ne repose plus uniquement sur les épaules des organisations de femmes. »
L'après-guerre : le poids invisible porté par les femmes
Les conflits de 2020 et 2023 ont laissé des traces profondes dans la vie privée des Arméniens. À la crise socio-économique s'ajoute un transfert de charge silencieux : l'État, incapable d'absorber l'ampleur des traumatismes psychologiques collectifs, laisse les femmes en assumer seules le poids au quotidien.
« Dans l'après-guerre, il y a beaucoup de choses qui tombent sur les épaules des femmes. La guerre a introduit des problématiques de post-traumatisme dans l'espace privé. Elles ont été obligées d'être en position d'aide et de soutien pour de nombreux membres de la famille, en plus du travail du care qu'elles assumaient déjà. »
Ce poids est particulièrement visible dans les régions frontalières. Pour Lara Aharonian, l'absence des femmes des discussions sur la sécurité nationale constitue une faille majeure de gouvernance. « Souvent, les décisions liées à la sécurité sont prises par des hommes qui n'incluent pas l'expérience des femmes. Or, il est essentiel de comprendre comment elles envisagent la continuité de la vie après la guerre. »
Pour contrecarrer cette invisibilisation, le Women's Fund Armenia mise sur l'auto-organisation : « On essaie d'encourager les femmes à créer leur propre espace pour prendre la parole, parce que ce sont elles qui savent, par leur propre expérience, ce qui est bon pour leur sécurité. »
La joie comme acte politique
Construire l'Arménie féministe et non violente à laquelle aspire Lara Aharonian se fait « à petits pas ». Pour elle, l'engagement féministe est avant tout structurel. Mais ce combat de longue haleine ne se mène pas dans l'amertume. L'activiste puise sa force dans une émotion rarement revendiquée en politique : la joie.
« Ce qui nous aide à continuer, c'est aussi la joie que l'on a. La joie entre nous, la joie de ce que nous faisons, la joie dans les petites choses, la joie de ne pas être indifférente à tout ce qui se passe dans le monde. »
Cette joie se cultive au sein d'une « tribu », un espace refuge « où l'on se sent libre d'exprimer tout ce qu'on a à dire sans être jugée ». Un espace de douceur dans l'adversité, de force dans la vulnérabilité partagée.
Car l'objectif final n'est pas la simple contestation d'un ordre injuste : c'est sa refondation totale. « Il s'agit de basculer le patriarcat pour le remplacer par quelque chose qui marche, qui est bon pour l'avenir, pour la majorité, pour tout le monde. » Une utopie concrète, portée pas à pas, avec patience, et avec joie.










