
En 2015, alors que la guerre civile syrienne s’intensifie, un mouvement migratoire particulier prend forme : des milliers d’Arméniens de Syrie quittent le Moyen-Orient, où ils avaient trouvé refuge durant le génocide arménien un siècle auparavant, pour retourner s’installer en République d’Arménie. La guerre syrienne a conduit 22 000 personnes à s’installer en Arménie ( « 22,000 Syrian-Armenians re-locate to Armenia since beginning of Syrian War », Armenpress, 2017), pour beaucoup l’Arménie apparaît comme la seule terre d’accueil sûre, avec un accès à la citoyenneté facilité et une proximité culturelle. Pourtant, ce retour s’est avéré complexe, les réfugiés parlant l’arménien occidental et ayant évolué dans une société économiquement plus ouverte et culturellement différente de l’Arménie post-soviétique qu’ils rejoignent alors.
Par Béatrice Ramos
C’est dans ce contexte que prend place le premier projet pour les réfugiés de la fondation KASA (Komitas Action Suisse Arménie) en collaboration avec HCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés). Il s’agit d’un programme intitulé « Adopt a family » mettant en relation des bénévoles et les Arméniens de Syrie afin que ces derniers soient accompagnés dans leurs démarches administratives, économiques et éducatives. L’objectif de ce projet était de permettre aux réfugiés de s’intégrer pleinement dans la société d’accueil.
Vahe Salahyan, coordinateur des sous-programmes jeunesse, explique la politique d’inclusion de la fondation KASA : « Cela signifie que nous veillons systématiquement à inclure les jeunes, les enseignants et les représentants des organisations de la société civile, non seulement issus des zones rurales et reculées, mais aussi des déplacés de l’Artsakh, même si les organisations partenaires du projet n’ont pas d’objectifs ou de priorités spécifiques en la matière ». Reposant sur la participation citoyenne, l’éducation, l’autonomisation économique et la résilience culturelle, cette politique prend des formes aussi diverses que la coopération, la conception de nouveaux projets, l’identification des besoins et des ressources, ou la priorisation des candidatures lors de la sélection des projets.
Concrètement, cela se traduit par un processus continu dans les projets mis en place par KASA. Vahe Salahyan, détaille les étapes comme suit : « Premièrement, nous recensons et étudions en permanence toutes les parties prenantes potentielles. Deuxièmement, nous nous réunissons pour identifier les vulnérabilités, les objectifs, les expertises et les ressources communes, qui sont ensuite intégrés à l’ADN des projets à venir. Après leur lancement, nous assurons un suivi et des mises à jour réguliers en tenant compte des communautés ciblées, des thématiques prioritaires. Enfin, nous restons en contact avec toutes les parties prenantes et partageons les étapes clés, les résultats et les produits développés lors d’événements ou via des outils en ligne.»
KASA se réjouit aujourd’hui de l’intégration des réfugiés syriens qui, comme le souligne Monika Sargsyan, directrice de la fondation, a une plus-value dans la société arménienne avec le développement du marché gastronomique et artisanal, ou encore des services de rénovation mécanique, boostant ainsi l’économie du pays.
Marine Tunyan, coordinatrice de projet, a travaillé sur ce premier projet KASA pour les réfugiés. Elle raconte avoir été profondément touchée par un jeune syrien de 19 ans qui, à son arrivée en Arménie en 2016, faisait face à la barrière de la langue, à des difficultés d’intégration et au chômage. Et ce, malgré sa qualification en coiffure obtenue en Syrie. Il a pu intégrer le programme de formation de KASA où il a bénéficié de cours de coiffure lui permettant d’acquérir de nouvelles compétences techniques et de comprendre les attentes des clients locaux. Marine Tunyan nous confie « Des années plus tard, alors que je marchais dans la rue Amiryan à Erevan, j'ai aperçu une grande banderole avec sa photo. Il était devenu l'un des meilleurs coiffeurs de la ville. Je me souviens avoir souri, profondément émue. À cet instant, j'ai compris qu'il avait véritablement trouvé sa place en Arménie. » Pour elle, même si ce jeune homme ne doit son succès qu’à lui-même, elle porte la conviction que KASA a contribué à son parcours « comme une goutte d’eau qui alimente un fleuve ».
Au vu du succès de ce premier projet, la collaboration entre KASA et HCR s’est poursuivie avec la mise en place d’une ligne d’assistance téléphonique pensée pour répondre à toutes les questions des réfugiés. Par exemple, la fondation a reçu des appels relatifs aux démarches administratives ou aux inscriptions scolaires. Les opérateurs, disponibles 20 heures par jour, 7 jours sur 7, assurent encore aujourd’hui ce rôle d’orientation et d’information sollicité par les réfugiés syriens et par les déplacés d’Artsakh.

En parallèle, la fondation KASA a créée son propre projet pour les déplacés d’Artasakh. En effet, du 27 septembre au 9 novembre 2020, l’Artsakh (Haut-Karabakh) a connu une guerre de 44 jours déclenchée par l’Azerbaïdjan, et à l’issue de laquelle une grande partie du territoire est passée sous le contrôle azerbaïdjanais. Durant cette guerre, environ 90 000 personnes ont été déplacées de la zone de conflit vers l’Arménie (« Nagorno-Karabakh Crisis Response », UN Armenia, 2020). La fondation KASA avait alors ouvert ses locaux à Gyumri et à Erevan pour accueillir ses réfugiés avec lesquels ils ont gardé le contact jusqu’aujourd’hui.
En décembre 2022, l’Azerbaïdjan impose un blocus du corridor de Latchin, unique route reliant le territoire de l’Artsakh à l’Arménie. Ce sont alors près de 120 000 habitants qui vivent une grave crise humanitaire qui s’étend jusqu’au mois de septembre 2023. A la suite de ce blocus, entre le 24 septembre et le 4 octobre 2023, ces personnes trouvent refuge en Arménie .
Dans ce contexte traumatisant, KASA élabore un grand projet composé de 3 étapes majeures pour accompagner les artsakhtsis dans les différentes sphères de leur vie. Le premier volet intitulé « Résilience psychosociale » a permis à 200 enfants et familles de rencontrer des spécialistes et ainsi les aider à surmonter le traumatisme vécu. Le deuxième volet axé sur la résilience éducative s’est adressé non seulement aux enfants et aux enseignants déplacés d’Artsakh, mais aussi à leur communauté d’accueil.
KASA a formé les enseignants déplacés et leur a offert des opportunités d’emploi pour enseigner aux enfants déplacés d’Artsakh dans leur dialecte d’origine. Les enfants ont quant à eux pris part à des clubs extrascolaires visant à leur donner les clés de compréhension et d’intégration du nouveau système éducatif dans lequel ils entraient.
Enfin, le volet résilience économique s’est inscrit dans la continuité du projet d’entrepreneuriat social qui avait permis aux bénéficiaires de lancer leurs entreprises solidaires avant la guerre de 2020. Ayant été contraints de fuir leur territoire, ils ont également perdu ce qu’ils avaient créé. C’est pourquoi la fondation KASA les a donc accompagnés à s’installer et à redémarrer leurs entreprises en Arménie.

Milena Avetisyan, elle-même arrivée en Arménie suite à la situation en Artsakh, travaille aujourd’hui au sein de la fondation en tant que responsable des groupes de jeunes. Elle décrit la fondation comme un environnement de travail « stimulant et propice à l’épanouissement professionnel où les membres de l’équipe ont de réelles opportunités de se développer, d’apprendre les uns des autres, de partager leurs expériences, et même de suivre une formation continue ». Milena Avetisyan se réjouit également de faire partie d’une équipe qui partage les mêmes priorités et les mêmes valeurs, rendant le travail aussi agréable qu’effectif.
Bien que les projets pour les réfugiés de KASA s’adressent prioritairement aux personnes venues d’Artsakh en Arménie, la fondation a aussi élaboré des projets pour les réfugiés non-arméniens originaires de nombreux pays tels que l'Iran, l'Irak, la Syrie, le Liban, le Yémen, l'Égypte, Haïti, la Birmanie, le Congo, Sierra Leone, le Nigeria, l'Ukraine, la Moldavie, l'Ouzbékistan, la Turquie et la Chine.
Lilit Sofyan, responsable des projets d’intégration et d’inclusion, a travaillé sur le projet « Autonomisation économique et inclusion socio-économique des réfugiés » qui s’est déroulé de janvier à décembre 2024. Souhaitant renforcer la stabilité économique et l’autonomie des réfugiés par des formations en compétences douces et des formations professionnelles, des sessions d’orientation professionnelle et des cours de langue arménienne, la fondation KASA est parvenue à augmenter l’employabilité et les opportunités de revenus des bénéficiaires. Le projet comprenait également des visites culturelles et des ateliers d’échanges interculturels. L’objectif était en effet de permettre aux participants de mieux comprendre les traditions arméniennes et de créer du lien avec les communautés rurales. Le projet s’est conclu par un camp d’hiver à Tsaghkadzor où jeunes locaux, réfugiés non-arméniens et déplacés d’Artsakh se sont rassemblés.

Puis en 2025, ce travail d’intégration et d’accompagnement s’est poursuivi en rassemblant les bénéficiaires au sein d’un club de jeunesse interculturel intégrant des visites culturelles, activités sportives, sensibilisation à la tolérance et à la diversité, cours de langue arménienne et clubs de discussion. Selon Lilit Sofyan, « les activités ciblées avec les jeunes réfugiés ont créé des espaces sûrs pour l’expression de soi, l’apprentissage mutuel et la construction de la confiance entre les réfugiés et les communautés d’accueil. »
Finalement, la force de l’approche de la fondation KASA lui permet de créer une relation de partenariat solide avec les bénéficiaires des projets pour les réfugiés.
Monika Sargsyan insiste sur le fait que le travail se fait avec, et non pour, les bénéficiaires. Cette méthodologie promeut un espace de confiance et d’expression, élément précieux pour ce public disposant de peu d’espaces pour exprimer ses besoins et ses priorités. Soutenir durablement pour résoudre des problèmes de fond, c’est ce que fait KASA depuis plusieurs années maintenant. Au vu des résultats des projets réalisés, l’équipe continue de croire fermement en la pertinence de sa méthodologie, comme le partage Marine Tunyan pour qui « le renforcement de la confiance et la création d’opportunités permettent aux réfugiés non seulement de survivre, mais aussi de s’intégrer, de contribuer, et de s’épanouir au sein de la société arménienne ». » La complémentarité des actions de la fondation atteste de l’ambition de permettre à chaque réfugié de devenir un individu autonome, responsable et inclus dans la société.
En cette année 2026, la fondation KASA se concentre sur le volet accompagnement des enfants à Gyumri, un projet valorisant le développement personnel, l’éducation et l’engagement civique des enfants et des adolescents, ainsi que le renforcement des communautés et la promotion de l’entrepreneuriat social. Les initiatives de résilience culturelle relatives au patrimoine de l’Arménie et de l’Artsakh se poursuivent, tout comme la formation des enseignants déplacés d’Artsakh, tandis que les déplacés francophones sont intégrés dans le volet francophonie.





