Bientôt 30 ans de Francophonie en Arménie grâce à la Fondation KASA

Arménie francophone
04.06.2026

Après presque 30 ans d’activité, la Fondation créée en 1997 se renouvelle encore et encore pour développer l’apprentissage du français en Arménie. Ici, le français n'est pas une relique du passé, mais un laboratoire d’avenir qui rayonne du nord au sud et de l'est à l'ouest de l'Arménie

 

Par Eve Carmona

Tout commence en 1997, après que l’Atelier vocal Komitas, dirigé par S. Kazandjian, venu se produire en Arménie, découvre un pays en reconstruction, marqué par les cicatrices du séisme de 1988 et les balbutiements de l’indépendance.

Comme l'explique Anna Unupoghlyan, responsable de la promotion de la francophonie au sein de la structure dans la ville de Gumri, seconde ville du pays : “KASA est une fondation créée il y a 30 ans, dans le seul but de développer l'Arménie… Ce qui n’était au départ qu’une réaction émotionnelle face à la situation du pays deviendra une institution durable dans toute l’Arménie. Cet ancrage suisse permet à KASA de bâtir une francophonie qui ne s’impose pas, mais s’offre comme une passerelle professionnelle et culturelle ; elle ne se résume pas qu’à la France, mais à la globalité du monde francophone."

 

L’éducation non-formelle

KASA possède deux centres, l’un à Gumri, l’autre à Erevan. Dans les deux cas, la fondation a fait de l'éducation non-formelle son mode d’éducation privilégié. 

Lusine Saghatelyan, qui coordonne les projets culturels et les formations de guides touristiques, incarne cette vision qui veut que la langue soit avant tout un outil de liberté. Pour elle, le français doit permettre de sortir des sentiers battus de l’enseignement classique. À travers les clubs de lecture et les cafés cultures, elle veut créer des espaces sereins où “l'idée, c'est de créer une  communauté, un espace convivial, où on peut parler, où on peut se permettre d'être différents, voire d'être un peu hors de temps.”        

 

         

Pour nourrir ses débats, la fondation puise dans un répertoire éclectique, sélectionné avec la présidente elle-même : “On a choisi des auteurs suisses, français... Christiane Singer pour les questions existentielles, mais aussi Annie Ernaux.”

Dans ces espaces, on ne récite pas Molière, on ne se limite pas à un français figé et scolaire, on interroge le monde contemporain.  Cette approche innovante attire un public diversifié, créant un lien social unique dans la capitale arménienne entre plusieurs générations :  “des élèves francophones, des universitaires, des enseignants, des professeurs et des seniors, toutes intéressées à la langue française”, s’enthousiasme Lusine. Pour participer, nul besoin d’être totalement bilingue. L’inclusivité est le maître mot : “Il n'est pas nécessaire d'avoir lu tout le livre... la discussion peut donner envie de commencer la lecture.” Finalement, pour cette équipe passionnée, “le plus important, c'est l'échange, c'est la rencontre humaine à travers la langue”.

Tous les mois, les francophiles d’Erevan se rencontrent aussi pour parler d’un thème d’actualité dans les cafés culture. Récemment, le thème de l’identité numérique, au cœur de l'actualité, a été choisi pour connecter les enjeux quotidiens à la pratique de la langue. 

 

Les écoles à Erevan

Gayane Hayrapetyan est coordinatrice de la francophonie à Erevan. Elle explique que l’idée de KASA était de redonner un souffle à la langue française et de la promouvoir à travers des projets lancés à Erevan en 2025. Cela passait par l’école pour rendre le français accessible aux élèves qui favorisaient l’anglais en troisième langue plutôt que le français. 

 


Anna Tchopourian

 

KASA s’appuie sur l’envoi dans les classes de volontaires natifs. Ceux-ci représentent un véritable avantage pour les élèves qui peuvent ainsi échanger sur leur quotidien avec eux. Les élèves, les enseignants et les parents sont satisfaits. 

La promotion de la francophonie passe aussi par les “Saisons de la Francophonie”. Ce volet événementiel et artistique est un des piliers du projet. KASA fédère les établissements scolaires autour d'ambitieux projets artistiques, notamment théâtraux. “On a fait des spectacles avec d'autres écoles, on a collaboré”, ajoute Gayané. Ces pièces permettent à la langue de prendre vie sur scène et offrent parfois aux élèves des opportunités de voyager. 

 

Le français, un levier pour l’avenir professionnel

Pour Anna Unupoghlyan, le français n'est pas qu'une mention sur un CV, c'est un outil de travail. “Le français n'est pas seulement une langue romantique ou la langue des chansons... c'est un atout professionnel”, martelle-t-elle.

Dans un pays où le tourisme est un pilier de croissance, KASA a identifié un besoin crucial. “On forme des guides touristiques parce que la demande est énorme pour découvrir notre patrimoine en français”, explique Lusine Saghatelyan. En transformant des professeurs ou des étudiants en ambassadeurs du patrimoine arménien, KASA crée des débouchés concrets. Plus largement, la francophonie est un levier pour l'employabilité dans le tourisme.

 

Cette vision pragmatique s'accompagne d'un soutien à la mobilité académique. La maîtrise de la langue facilite l'accès aux bourses d'excellence du gouvernement français. Mais pour KASA, le succès se mesure au retour des cerveaux. Le français devient ainsi un investissement sur le long terme pour le développement du pays.

 

Des volontaires, véritables porteurs de la francophonie

Au-delà des programmes et des statistiques, la francophonie à KASA, c'est avant tout une aventure humaine portée par des volontaires venus de tout l'espace francophone. Ces jeunes ne sont pas toujours des enseignants. « On a des volontaires qui ne sont pas profs à la base, on a des informaticiens, des historiens... ils apportent leur culture », relève Gayané.

L'objectif de ces échanges est simple : désacraliser la langue pour la rendre vivante. Parfois, cette rencontre produit un petit miracle sociologique. Gayané évoque Rimsky, un volontaire dont le look détonnait dans le milieu scolaire arménien traditionnel. “Un volontaire de KASA a salué presque tous les élèves…”, déclare-t-elle. Cette proximité change tout pour l'apprentissage : “Avoir un ami francophone, c'est super pour la motivation des élèves.”

 

De la Suisse et l’Arménie, les liens de la francophonie

Symbole de l’évolution de KASA, l’accent mis sur la francophonie. Suisses francophones mais Suisses polyglottes, ses fondateurs sont bien placés pour savoir ce que la maîtrise d’une langue, qui plus est aussi véhiculaire que le français, apporte comme pouvoir. KASA a donc spécifiquement dévolu une partie de ses activités à la langue et à la culture françaises, en cohérence avec son objectif général d’éducation à la citoyenneté.

Fort ambitieuse, la francophonie à KASA se décline en de nombreux volets. Parmi eux, on retrouve bien sûr la formation et le mentorat d’enseignants du français ou encore des clubs de discussion mensuels. Mais la structure, capable de salarier une coordinatrice pour les activités francophones, voit plus loin. Ainsi que de la création de jeux de société francophones, répondant au double objectif de ludification et de perfectionnement du français. Ce dynamisme a trouvé son illustration concrète lors de la « Foire aux outils pédagogiques interculturels », organisée par la fondation.

 

 

Clôturant un cycle de formation de huit mois intitulé « Promotion de la Francophonie », cet événement a permis à des enseignantes de FLE de toute l'Arménie de présenter des outils ludiques et des jeux de plateau qu'elles ont elles-mêmes imaginés pour réinventer l'apprentissage de la langue. Fidèle à la vision de KASA, cette initiative démontre que le français ne s'apprend pas dans la seule performance grammaticale, mais dans l'interculturalité, le partage et le plaisir du jeu — un principe incarné également lors de cette journée par des élèves montés sur scène pour interpréter les fables de La Fontaine, ainsi qu'en racontant l'histoire de la vie et de l'héritage de Mkhitar Gosh.

 

 « J’ai toujours rêvé d’enseigner avec ces méthodes. J’avais peur de travailler dans une école parce que les méthodes traditionnelles ne sont pas efficaces. Cette formation m’a redonné confiance. - Anna Gabrielyan, Enseignante, participante de formation  dans le cadre du projet « Promotion de la Francophonie ».

 

Cette approche orientée vers l'autonomisation des jeunes et leur avenir professionnel s'est concrétisée à travers une autre initiative phare : la « Bibliothèque vivante » (Living Library), organisée à l'Université pédagogique d'État d'Erevan. Destiné aux collégiens et lycéens, cet événement a transformé des professionnels francophones accomplis en « livres ouverts ».

 


Lusine Saghatelyan (à gauche) et Monique Bondolfi (à droite)

 

Les élèves ont ainsi eu l'opportunité unique de feuilleter des parcours de réussite inspirants et de dialoguer directement avec douze experts aux profils d'exception : le cinéaste Serge Avedikian, Monique Bondolfi (fondatrice de KASA), Lousineh Keshishian (TUMO), le chef d'entreprise Armen Mnatsakanyan, la spécialiste des médias Zara Nazarian, les directrices de musée Lousine Toroyan et Anna Gabrielyan, les traductrices Anahit Avetisyan et Lilit Bleyan, ainsi que les pédagogues et linguistes Lousine Saghatelyan, Gor Galstyan et Anahita Gasparyan․ Cette rencontre a prouvé de manière concrète comment la maîtrise de la langue française s'avère être un levier stratégique et un catalyseur d'opportunités dans le monde du travail en Arménie.

 

Au reste, l’action francophone de KASA ne se déploie pas dans le vase clos de son seul périmètre associatif. La structure articule ses projets avec les autres acteurs de la francophonie en Arménie, comme l’Ambassade de France, le réseau des professeurs de l’Alliance Française, ou encore l’Université Française en Arménie (UFAR). KASA ne cherche pas à créer de nouveaux lieux d'enseignement formel, mais à « travailler en amont » en motivant les jeunes personnes par des activités ludiques : improvisation théâtrale, expression poétique, marionnettes, initiation aux droits de l'homme. L'association envoie des volontaires francophones dans une quinzaine d'écoles partenaires à Erevan, Gumri, Etchmiadzin et Talin pour animer des ateliers selon le principe du « français en français ».

 

Bâtir l'Arménie de demain : au cœur du monde francophone par le dialogue des cultures

Alors que la fondation se prépare pour les défis de demain, l'esprit de 1997 demeure.

En faisant du français une langue de débat, de théâtre, de tourisme et de haute technologie, la fondation prouve que la francophonie en Arménie est un organisme vivant, en perpétuelle mutation. Entre les murs de ses centres, chaque jour, des jeunes Arméniens découvrent que parler français, c'est s'offrir une clé pour comprendre le monde, mais surtout une clé pour construire leur propre pays. Comme le rappelle si bien l'équipe de KASA, la langue n'est que le début d'une conversation beaucoup plus vaste sur la liberté, la citoyenneté et l'amitié entre les peuples.