Immersion avec les pêcheurs du lac Sevan

Société
29.06.2026

Plus vaste étendue d’eau du Caucase, perché à près de 1 900 mètres d’altitude, le lac Sevan est la « mer » d’un pays qui n’en a pas. Dans des villages comme Noratus, on y pêche de père en fils depuis des générations. Mais le lac porte encore les cicatrices de l’époque soviétique : son niveau a chuté d’une vingtaine de mètres, ses frayères se sont asséchées, et de nouvelles espèces y ont été introduites. Aujourd’hui, l’essentiel de l’activité repose sur la pêche au sig, un corégone venu de Russie. La nuit, les quotas sont souvent ignorés, et certains pêcheurs continuent de poser leurs filets clandestinement.

 

Par Paul Van der Stegen (photos et texte) 

 

La nuit, à Noratus, au bord du lac Sevan, il fait toujours froid. Suren, vingt-deux ans, entre dans sa voiture et allume une cigarette. Le jeune homme entrouvre légèrement la fenêtre puis démarre. À quelques encablures, il s’arrête devant la maison de son frère. Argam, vingt-neuf ans, lui fait signe de venir l’aider. Ils installent sur la banquette arrière un imposant moteur de bateau. Cette nuit, la pêche s’annonce bonne.

Les deux complices se ressemblent. Cheveux bruns et courts, des cernes creusés sur le visage. Ils ont tous les deux la mine terne. Pères de famille, ça fait quinze ans que, trois fois par semaine, ils partent relever leurs filets au milieu de la nuit. C’est leur père qui leur a transmis le métier. Lui-même l’avait appris du grand-père. 

À une heure du matin, les routes sont vides, Suren est excité, monte le son et accélère. Le premier couplet saturé d’un remix deep house de Marlboro de Sayan résonne dans l’habitacle. 

 

« Miss, ma jolie madame, je suis un peu ivre,
Enfin, complètement déchiré.
Allume donc une Marlboro, appelle les Arméniens.
Oui, je suis ce genre de garçon, sûr de moi,
J’aime la vie chère et beaucoup d’argent. »

 

Argam dodeline de la tête et tape en rythme sur la boîte à gants. Quand la voiture passe devant une station-service où la police est arrêtée, Suren s’écrie « FUCK THE POLICE ! », son frère lui répond « VIVE NIKOL PACHINIAN ! ».

Après plus d’une heure trente, la voiture sort de la route pour s’enfoncer dans un chemin escarpé. Arrivé, Suren installe le moteur sur le petit canot au bord du lac. Argam enfile sa tenue de pêche : une salopette étanche, d’épaisses surchaussures, un bonnet et une lampe frontale.

Un verre de vodka pour se réchauffer puis le vrombissement du moteur qui brise le silence de la plage. Argam et Suren disparaissent peu à peu dans la nuit étoilée, les braises de leurs cigarettes pour unique source de lumière.

Les poissons remplissent progressivement le fond du canot. Ce sont des sigs allongés aux écailles argentées. Les gestes mécaniques disent l’expérience des pêcheurs. Argam remonte le filet, attrape le poisson dans sa main, le dévisage quelques instants. C’est le purgatoire. Si l’animal est trop jeune ou trop petit, il est relâché, il ne se vendra pas. Si la taille est suffisante, il est envoyé avec ses pairs dans un sac en plastique. Quelques minutes plus tard, Suren tape sur l'épaule d’Argam et brandit, triomphant, un poisson tacheté. Un sourire entendu entre les deux frères. C’est un Salmo ischchan, la truite endémique du lac Sevan. Menacée depuis l’introduction sous l’Union soviétique de nouvelles espèces, elle est rare et vaut chère. Suren place délicatement la prise dans une petite boîte en plastique. 

À l’aube, le soleil effleure le lac tandis que le moteur tousse, puis repart dans une âcre odeur d’essence. Ils sont fiers les deux frères, la pêche a été bonne. En guise de récompense, Argam dévisse le bouchon de sa bouteille de vodka et avale quelques gorgées. 

La nuit n’est pas encore finie, l’excitation est retombée, la route du retour s’étire, les paupières s’alourdissent, mais il faut encore vendre la prise du jour aux négociants. Soudain, la voiture quitte la chaussée. Suren rouvre les yeux. Argam écrase la pédale de frein. Zigzag puis plus rien. Le véhicule s’immobilise au milieu de la route. Un silence. Suren explose, insulte son frère. C’est la fatigue, il est confus, il n'a pas dormi aujourd’hui, hier non plus d’ailleurs. 

Au bord de la route, des acheteurs viennent acheter les sacs de poissons. À sept heures du matin, les stocks sont écoulés. Les frères partagent le gain. 

Suren et Argam s’empressent de rentrer chez eux. Ils prennent une douche, se changent, aspergent un peu d’eau de toilette sur des vêtements propres avant de monter dans un taxi. Il est huit heures trente, les frères sont en route pour un chantier dans le quartier de Malatia-Sebastia à Erevan. Toute la journée, ils participeront à la construction d’un grand immeuble moderne, symbole d’une capitale à l’économie florissante qui ne cesse de s’étendre mais qui, coffee shop après coffee shop, s’éloigne, encore un peu plus, de Noratus et de ses pêcheurs.

Dans la voiture, au passage d’une chapelle, le chauffeur klaxonne trois fois ; Suren et Argam se signent. À la radio, le refrain de Marlboro, les frères allument une cigarette et fredonnent.

« Emmène-moi et allume une Marlboro.
Ton parfum a fait fondre mon cœur.
De toute façon, on manque de soleil.
La nuit est trop courte, et même le jour ne nous suffit pas ensemble. »

 

 


Des sigs fraîchement pêchés

 

 


Argam sur son canot 

 


Poissons dans un sac plastique

 


Poissons fumés vendus sur le marché de Noratus