Pretium doloris… de la honte et du dégoût, Grenade au goût amer

Actualité
06.10.2023

À la réunion de Grenade, vidée de son sens par l'absence du dirigeant azerbaïdjanais, trois semaines après la chute du Karabagh arménien, l'Europe sort le carnet de chèque et tente de reprendre la main.

Par Olivier Merlet

 

Ils étaient donc quatre et non cinq, comme prévu, à se réunir en marge du sommet politique européen de Grenade le 5 octobre, pour discuter de la situation au Sud-Caucase. Le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev ayant rejeté l'invitation, le Premier ministre arménien Nikol Pashinyan s'est retrouvé seul à discuter avec le président français Emmanuel Macron et le chancelier allemand Olaf Scholz, les initiateurs de ce rendez-vous, ainsi qu'avec Charles Michel, le président du Conseil de l'Europe.

« C’est dommage », a déploré le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, à son arrivée dans la ville andalouse. « Nous ne pourrons donc pas parler ici de quelque chose d’aussi grave que le fait que plus de 100 000 personnes aient dû abandonner à la hâte leurs maisons pour fuir un coup de force militaire ».

Rejetant toute responsabilité de la France dans l'absence d'Ilham Aliyev qui lui reproche une « politique de militarisation » de la région, Emmanuel Macron a déclaré qu'il assumait sa « position exigeante sur la question arménienne » et qu'il «rappellerait» Ilham Aliyev pour «maintenir la pression» sur l'Azerbaïdjan. Le président français a dans le même temps estimé que « le temps n'est pas aux sanctions parce qu'elles seraient contre-productives et ne permettraient pas de protéger au mieux le territoire arménien et sa population».

Charles Michel de son côté s'est interdit de tout commentaire sur la décision de Bakou, indiquant qu'il aurait l'occasion de les lui faire directement. Interrogé lui aussi sur l'éventualité de prendre de mesures coercitives à l'encontre de l'Azerbaïdjan, le président du Conseil de l'Europe s'est encore abstenu. « Nous croyons en la diplomatie, nous croyons au dialogue politique ». Pendant ce temps à Bruxelles, le Parlement européen adoptait cependant une résolution, non-contraignante, accusant Bakou de nettoyage ethnique et exhortant l'UE à imposer des sanctions aux responsables azerbaïdjanais.

A l'issue de leur rencontre avec Nikol Pashinyan, les trois dirigeants européens ont affirmé dans une déclaration commune dont nous reproduisons ci-dessous l'intégralité, apporter «un soutien indéfectible à l'indépendance, à la souveraineté, à l'intégrité territoriale et à l'inviolabilité des frontières de l'Arménie ».

C'est désormais l'Europe qui entend prendre la main sur la suite du processus. À Grenade, ses deux dirigeants n'ont d'ailleurs pas manqué d'engagements vis à vis de l'Arménie, dont 100 000 Karabakhtsis déplacés, au moins (et beaucoup d'Arméniens), apprécieront le timing et la juste valeur. Ursula Von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a promis une aide humanitaire, accompagnée « d'autres soutiens immédiats fournis par l'UE qui atteindront 10,45 millions d'euros ». 15 millions d'euros supplémentaires seront également versés à titre de soutien budgétaire. Armenpress notait ce matin : « Cela permettra au gouvernement arménien de répondre aux besoins socio-économiques urgents et de contribuer à l'approvisionnement en nourriture et en carburant ».

Charles Michel a indiqué de son côté : « Nous devons également tenir compte du fait que l'Arménie souhaite renforcer ses liens avec l'Union européenne. Nous avons promis à l'Arménie un programme d'investissement de 2,6 milliards d'euros il y a deux ans, nous devons tenir cette promesse et nous ne pouvons pas tarder. L'Arménie a besoin de notre soutien ».

Le président du Conseil européen a enfin indiqué qu'il inviterait les dirigeants arménien et azerbaïdjanais pour une réunion à Bruxelles d'ici fin octobre, les autorités de Bakou ayant préalablement fait savoir qu'elles se tenaient prêtes  « à participer à des réunions tripartites entre l’Union européenne, l’Azerbaïdjan et l’Arménie ».

 

Déclaration commune du Président du Conseil européen, Charles Michel, du Président de la République française, Emmanuel Macron, du Chancelier Allemand, Olaf Scholz :

« Le Président du Conseil européen, Charles Michel, le Président français, Emmanuel Macron, et le Chancelier allemand, Olaf Scholz, ont marqué leur soutien indéfectible à l'indépendance, à la souveraineté, à l'intégrité territoriale et à l'inviolabilité des frontières de l'Arménie.

Ils ont également exprimé leur soutien au renforcement des relations entre l'UE et l'Arménie, dans toutes ses dimensions, sur la base des besoins de la République d'Arménie. Ils sont convenus de la nécessité de fournir une aide humanitaire supplémentaire à l'Arménie, qui doit faire face aux conséquences du récent déplacement massif d'Arméniens du Karabakh.

Ils ont indiqué que ces réfugiés devraient être libres d'exercer leur droit au retour dans leurs foyers et leurs lieux de résidence, sans aucune condition, sous surveillance internationale et dans le respect de leur histoire, de leur culture et des droits de l'homme.

Ils restent attachés à tous les efforts visant à la normalisation des relations entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan, sur la base de la reconnaissance mutuelle de la souveraineté, de l'inviolabilité des frontières et de l'intégrité territoriale de l'Arménie (29 800 km2) et de l'Azerbaïdjan (86 600 km2), comme indiqué dans les déclarations du Président Michel du 14 mai et du 15 juillet 2023.

Ils ont appelé au strict respect du principe de non-recours à la force et à la menace de recours à la force. Ils ont souligné qu'il était urgent d'œuvrer à la délimitation des frontières sur la base des dernières cartes de l’état-major de l’URSS fournies aux parties, qui devraient également servir de base à la distanciation des forces, à la finalisation du traité de paix et à la résolution de toutes les questions humanitaires.

Ils ont appelé à une coopération régionale accrue et à l'ouverture de toutes les frontières, y compris la frontière entre l'Arménie et la Turquie, ainsi qu'à l'ouverture de communications régionales basées sur le plein respect de la souveraineté et de la juridiction des pays, ainsi que sur le principe d'égalité et de réciprocité.

Les dirigeants européens ont appelé l'Arménie et l'Azerbaïdjan à libérer tous les détenus, à coopérer pour régler le sort des personnes disparues et à faciliter les travaux de déminage. »