La bande dessinée franco-belge : moyen de raconter le monde et les relations internationales
Le vendredi 25 septembre, l’UFAR, en collaboration avec l’Ambassade de Belgique en Arménie, a accueilli l’Ambassadeur honoraire de Belgique, Raoul Delcorde, qui a animé une conférence sur un sujet qui peut sembler surprenant : la bande dessinée franco-belge comme moyen d'interpréter les relations internationales.
Par Louna Proniaev ; crédit photos : Mediamax
« Au fond, vous savez, mon seul rival international, c’est Tintin. ». Cette phrase, prononcée par le général De Gaulle, a été utilisée par Raoul Delcorde pour commencer sa conférence sur le « neuvième art » – encore peu connu en Arménie.
Diplomate, universitaire et auteur belge, Raoul Delcorde a consacré une grande partie de sa carrière aux relations internationales. Mais aujourd’hui, il s'interroge sur le médium de la bande dessinée, qui est selon lui l’une des meilleures manières d'interpréter les relations internationales.
Tintin, Astérix, Lucky Luke… ne sont pas que des bandes dessinées pour enfants, elles sont bien plus qu’un moyen de divertissement : pour Raoul Delcorde, elles permettent « d’explorer, de raconter et d’analyser les relations internationales ». » Ce lien ne semble pas évident au premier abord, mais l’ancien ambassadeur l’a expliqué avec humour.
Au-delà de la puissance liée au territoire ou aux capacités militaires et économiques, le diplomate estime que « la puissance de l’imagination, de la culture, du récit, des représentations » est un aspect central mais pour autant méconnu des relations internationales. Pour lui, la bande dessinée n’est pas un art politique innocent, puisqu’elle « met en scène des frontières, des territoires, des nations, des rivalités, des rapports de domination : elle donne un visage aux étrangers, une apparence aux États ».
Tintin, acteur de la politique internationale et défenseur des droits de l’homme ?
Des centaines de millions d’exemplaires vendus. La série de bande dessinée des années 30, Les aventures de Tintin, a indéniablement contribué à façonner les perceptions. Un « personnage de bande dessinée franchit les frontières, traverse des années et des siècles plus facilement qu’un État ». Une bande dessinée peut ainsi contribuer à la perception d’un peuple, d’un pays et façonner une vision.
Le célèbre héros de bande dessinée belge constitue, selon lui, un « acteur de la politique internationale » – tout en rappelant qu’il est « profondément belge, pas français », provoquant des rires dans la salle. Mondialement reconnu, il a voyagé à travers le monde en passant par l’Amérique, l’Afrique, le Moyen-Orient jusqu’à l’Océanie. Même s’il est dépourvu de fonction officielle, Tintin illustre la capacité d’un « acteur qui n’est pas le plus puissant à refuser de subir la loi des puissants » – concept qui résonne profondément avec l’actualité internationale, y compris celle de l’Arménie.
Hergé, l’auteur de Tintin, transmet d’abord à travers son œuvre une vision dichotomique du monde, visible notamment dans le premier album de la série, Le pays des Soviets, dans lequel il caricature le régime bolchevique.
« Les peuples se connaissent mal » : tel est le constat de Tintin dans l’album Le Lotus bleu, qui marque ainsi un tournant selon le diplomate puisque Hergé y renverse les clichés européens sur les étrangers. Dans les albums consacrés au Moyen-Orient, zone géographique pourtant mal connue à l’époque, Hergé y évoque des sujets d’actualité : les rivalités de pouvoir, le pétrole, les ingérences étrangères, les ressources stratégiques, ou encore la représentation que nous avons de l’Orient. Alors que l’auteur y dénonce l’esclavage, on sort du champ du divertissement. De la même manière, dans Le sceptre d’Ottokar, on comprend les mécanismes d’un système dictatorial. Dans Tintin et les Picaros, c’est à travers une république fictive que Tintin est utilisé pour mettre en lumière la manière dont des puissances importent de l’instabilité politique permanente dans des États sous forme de coup d'État.
À la fin de sa production de bandes dessinées, Hergé percevait donc la réalité du monde d’une façon différente, puisque son héros fait désormais « preuve d'empathie, de générosité, de philosophie non violente, de courage, de fidélité, vient en aide aux plus faibles ». Tintin est devenu « un défenseur des droits de l’homme, a modifié son regard sur le monde après son long voyage, a réussi à dépasser sa vision ethnocentrique du monde, cessant ainsi d’incarner l’Europe et sa prétendue mission civilisatrice ».
L’universalisme d’Astérix
Par Toutatis ! Qui aurait cru que la bande-annonce française des années 1960, Astérix et Obélix, au-delà d’être amusante, puisse constituer un objet de relations internationales ?
L’histoire d’un petit village gaulois, dans lequel le personnage principal, Astérix, cherche simplement à vivre librement dans son village, et qui résiste à l’emprise des grands empires, contient une part d’universalisme. Les Romains encerclent le village mais ne contrôlent pas durablement les habitants : le village gaulois est une métaphore de la résistance des petits États.
Astérix passe un message : une puissance militaire ne suffit pas à obtenir la soumission politique. C’est au fond l’histoire des rapports de puissance : impérialisme, résistance, négociations diplomatiques, représentations de l’étranger, tension d’une communauté soucieuse de préserver son autonomie face à une grande puissance impériale – encore une fois, un thème qui fait écho autant à l’histoire des rapports de puissance qu’à l’actualité internationale et arménienne.
Astérix comporte une leçon à retenir : dans les relations internationales, les plus puissants ne sont pas toujours ceux qui finissent par l’emporter. La diplomatie consiste aussi à comprendre les autres – et de temps en temps à les frapper comme le fait Obélix. Astérix cherche surtout à préserver son autonomie, sans nécessairement renoncer au dialogue. « Au fond, il se moque gentiment du monde et des nations qui le composent », ajoute-t-il.
La diplomatie et la bande dessinée
Maus, Lucky Luke, Bob Morane, Kivu, Persepolis, Corto Maltese, l’Arabe du futur, Quai d’Orsay… Il existe bien d’autres bandes dessinées et romans graphiques qui ont des messages à transmettre. « Au fond, la bande dessinée est passée de la représentation de l’étranger à l’expérience de l’étranger : le monde n’est plus seulement un espace d’aventure, il devient un objet de compréhension. ». Cette vocation résonne selon Raoul Delcorde avec la diplomatie car « la première mission du diplomate est de comprendre l’autre : ses intérêts, ses aspirations, ses humiliations, ses représentations. »
La bande dessinée nous enseigne une autre vérité diplomatique : les relations internationales ne sont jamais abstraites, puisque « derrière les États se trouvent des individus, derrière les frontières se trouvent des histoires, derrière les statistiques se trouvent des réfugiés, derrière les décisions des gouvernements se trouvent des sociétés qui les vivent ». » La bande dessinée permet de « restituer cette dimension humaine, et c’est peut-être là son apport le plus profond aux relations internationales. ».
À cet égard, le personnage de bande dessinée franco-belge Spirou fut nommé « Défenseur des droits de l’homme » par l’ONU à l’occasion des 70 ans de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen – puisqu’il ne saurait y avoir « assez de personnages de bande dessinée pour défendre ce document chaque jour menacé », ajoute Raoul Delcorde.