APRI Forum 2026 : esquisser l’architecture du changement en Arménie
Du 23 au 25 septembre, le Marriott d’Erevan a accueilli la quatrième édition du forum annuel de l’Applied Policy Research Institute of Armenia (APRI). Réuni autour du thème « Sketching the Architecture of Change », l’événement a rassemblé des responsables politiques, des diplomates, des représentants du secteur privé, des membres de la société civile, des chercheurs et d’autres acteurs engagés dans les évolutions du pays. Pendant trois jours, les discussions ont porté sur les grands choix auxquels l’Arménie est confrontée, de la géopolitique à l’économie, de la connectivité régionale aux technologies et à l’environnement, en passant par la société civile, l’architecture et la culture.
Par Louna Proniaev
Plus qu’un simple think tank, l’APRI se veut investi d’une mission ambitieuse : il s’agit d’une plateforme où « des parties prenantes peuvent se rencontrer pour parler de problèmes importants, pour trouver des solutions ensemble », nous a confié Anahide Pilibossian, la vice-présidente de la stratégie et du développement de l’APRI. Au travers de ces trois jours de forum intenses, l’APRI a réuni sur une vingtaine de sessions un large panel d’environ 60 intervenants, arméniens et étrangers : politiques, diplomates, professionnels du secteur privé, leaders de la société civile, engagés pour le développement du pays.
Le choix de l’approche multidisciplinaire — abordant tant des sujets de politique, de géopolitique, d’économie, de géoéconomie que d’écologie, d’architecture et du digital — permet d’interroger par une vision holistique les points clés du développement.
Loin de se réduire à des débats géopolitiques, ce forum entend interroger en profondeur l’avenir de l’Arménie, en dépassant les analyses a posteriori pour explorer concrètement ses possibilités de développement. À l’heure où l’Arménie fait face à des choix déterminants pour son avenir, ce forum, d’une grande pertinence, sert de vitrine pour une Arménie moderne, dynamique et proactive.
Un forum organisé en triptyque : stabilité régionale, prospérité durable et engagement civique
Chaque année, l’APRI a pour fil d’ariane la couverture de trois grands thèmes. Les tables rondes se sont ainsi réunies autour de sujets de politique interne, en interrogeant la diplomatie parlementaire arménienne, et de sujets de politique externe, indispensables compte tenu de la situation géopolitique instable. Relations bilatérales de l’Arménie avec les États-Unis, l’Iran, la Russie, mais aussi le triangle Arménie - Azerbaïdjan - Turquie… Les intervenants y ont également exploré la résilience économique arménienne ainsi que la nécessité d’investir dans la société civile.
Alors que l’année 2026 marque le renforcement du partenariat entre Erevan et Bruxelles, un sujet clé de l’actualité arménienne est évoqué : l’intention d’adhésion de l’Arménie à l’Union européenne. Raoul Delcorde, ancien ambassadeur de Belgique en Arménie, a averti les Arméniens que si l’UE pouvait accroître la capacité de résilience de l’Arménie, celle-ci ne pourrait pas, contrairement à l’OTAN, agir en tant que « garantie de sécurité ». Il a également confié « se méfier des clichés selon lesquels l’Arménie se tourne vers l’Ouest » : pour lui, cette intention d’adhésion ne doit pas être interprétée comme une volonté de rapprochement vers l’Ouest, mais plutôt comme une volonté de diversification des partenariats. Il a également interprété le récent accord de libéralisation prévoyant la suspension temporaire de 80 % des droits de douane sur les exportations de l’Arménie vers l’UE comme une réponse à la pression économique russe : « si Moscou utilise la dépendance économique comme instrument de politique extérieure, Bruxelles peut faire la même chose par le biais de l’accès à son marché ».
Une grande attention a été accordée au thème de la connectivité régionale — sujet au cœur des discussions depuis la signature de l’accord-cadre sur la TRIPP de mars 2026. Nora Mirzoyan, spécialiste de la Banque mondiale, a insisté sur la nécessité de développer la connectivité arménienne, essentielle pour améliorer l’accès au marché mondial, d’autant plus nécessaire pour un pays enclavé comme l’Arménie.
Des experts d’Iran, de Géorgie, du Kazakhstan et de Turquie ont ensuite échangé de manière très constructive sur les intérêts et craintes de leurs pays respectifs concernant la TRIPP, permettant de faire avancer concrètement les discussions sur cet ambitieux projet de connectivité.
Un échange avec Alisher Abdreshev, expert kazakh, a permis d’interroger le futur des relations économiques et commerciales entre les deux pays. Abdreshev a indiqué respecter la décision d’Erevan de quitter l’UEE (Union économique eurasiatique), tout en lui recommandant « d’évaluer ce qu’ils ont à y gagner et à y perdre », considérant que « ce n’est pas une décision bénéfique pour l’Arménie ». Abdreshev a également discuté de la diplomatie multivectorielle kazakhe, permettant à Astana de rester dans l’UEE tout en ayant un partenariat stratégique avec les États-Unis et l’UE.
Une approche multidisciplinaire mêlant politique et poétique
Ainsi que l’a évoqué la vice-présidente Anahide Pilibossian, une attention particulière est donnée à la multidisciplinarité dans ce forum, puisque « tout intellectuel, quelle que soit son expertise, peut apprécier la perspective d’un autre expert » – raison pour laquelle ont été invités des personnalités qui sortent du champ habituel du forum : la commissaire d’exposition Nairi Khatchadourian ainsi que l’architecte Michel Mossessian.
Nairi Khatchadourian — qui avait participé à un forum précédent — y a apporté une nouvelle vision de la frontière partagée entre l’Arménie et l’Iran aux bords de la rivière Araxe. S’inscrivant pleinement dans le thème de ce forum, esquisser l’architecture du futur, celle-ci a interrogé le concept de frontière non pas comme une barrière, mais comme un espace de connexion, vecteur d’art et d’idées – thème si important dans une Arménie aux frontières si conflictuelles. Pour la vice-présidente, étant donné que le forum évoque des sujets durs, il est important d’y apporter une « vision créative qui n’est pas du tout dans l’esprit de notre audience », mêlant politique et poétique.
De la même manière, l’idée d’inviter Michel Mobossian venait de la volonté d’Anahide Pilibossian de « lui donner un espace pour partager son opinion (...) mais aussi de lui demander d’avoir sa perspective sur nos sujets en tant qu’architecte, qu’est-ce qu’il pense de l’architecture du changement, qui est la métaphore pour l’Arménie ».
Un « blockchain national »
Anahide Pilibossian a décrit le forum comme étant un « blockchain national et transnational : nous n’avons pas les réponses, mais chaque personne peut avoir une petite réponse, une part du puzzle qui formera la réponse ». C’est donc la vocation de l’APRI, une plateforme au travers de laquelle se rencontrent des « profils extrêmement différents afin d’aller de l’avant et d’avoir des idées nouvelles ».
Le prochain forum de l’APRI qui se tiendra l’année prochaine marquera « un moment important » pour la vice-présidente, puisqu’il célébrera les cinq ans de la création du centre de recherche.