
Les 15 et 16 avril, à Aknalij (Armavir), la communauté yézidie d’Arménie a célébré le Nouvel An traditionnel, Çarşema Sor, au grand temple d’Aknalij. Deux journées distinctes : une première, mercredi, marquée par la culture et la fête ; une seconde, jeudi, dominée par la visite du Premier ministre Nikol Pachinian, conférant à l’événement une forte portée politique à l’approche des législatives de juin.
Par Rimski Bordes (texte et photos)
Une communauté ancienne et intégrée
Présents en Arménie depuis le XIXe siècle, les Yézidis constituent la plus importante minorité ethno-religieuse du pays, estimée entre 30 000 et 35 000 personnes. Originaires des régions du Kurdistan ottoman, ils ont trouvé refuge sur les terres arméniennes, où ils ont pu préserver leur religion et leur langue, le kurmandji.

Le yézidisme est une foi monothéiste centrée sur Melek Taus, l’Ange Paon, symbole de lumière et de réconciliation. Le Çarşema Sor, ou « mercredi rouge », marque pour les fidèles la création du monde et le retour de la lumière céleste.

Les Yézidis vivent principalement dans les régions d’Armavir, d’Aragatsotn et de Kotayk. En Arménie, leur statut est reconnu : leur langue est enseignée, leurs fêtes officielles figurent au calendrier national, et ils disposent d’une représentation au Parlement.
Aknalij, un centre spirituel au rayonnement international
Le temple d’Aknalij, inauguré en 2019, est le plus grand sanctuaire yézidi au monde. Construit grâce à l’initiative et aux fonds du philanthrope arménien Mirza Sloyan (1946–2019), il s’inspire du sanctuaire sacré de Lalish en Irak, principale référence spirituelle des Yézidis.
Le complexe comprend également le mémorial Ziyarat, consacré à dix héros nationaux yézidis qui ont combattu pour l’Arménie. Ce lieu est devenu le centre religieux et culturel de la communauté, un véritable symbole de son enracinement et de son rôle dans la société arménienne contemporaine.
Chaque année, les Yézidis d’Arménie, d’Irak, de Russie et même des États‑Unis se rassemblent à Aknalij pour célébrer le Nouvel An, faire bénir leurs familles et renforcer les liens de la diaspora.
Mercredi : tradition et convivialité
Mercredi, les familles yézidies ont commencé à se réunir en fin d’après-midi sur l’esplanade du temple. Malgré une météo instable, les activités prévues se sont déroulées normalement. Les enfants ont décoré puis éclaté des œufs colorés, symbole de renaissance et de fertilité, partagés par l’église arménienne à Pâques.
La musique a ensuite pris toute la place. Le zurna, flûte traditionnelle à anche, dialoguait avec le rythme sourd du tambour, donnant le ton aux danses collectives. Les participants formaient un cercle, du plus grand au plus petit, une configuration symbolisant la continuité entre les générations. Les mouvements étaient coordonnés, les pas simples et réguliers. L’ambiance restait communautaire et joyeuse, loin du protocole.

Après la tombée de la nuit, les participants ont allumé des bougies, disposées sur les marches du temple et autour de la cour. Ces lumières ont marqué l’entrée dans la nouvelle année yézidie. La soirée s’est achevée dans une atmosphère calme et familiale.
Jeudi : le Nouvel An sous le signe du pouvoir
Le lendemain, changement d’ambiance. Sous un grand soleil, le temple et son parvis étaient soigneusement préparés pour la visite officielle du Premier ministre Nikol Pachinian. L’événement s’est déroulé en présence du président de l’Assemblée nationale, Alen Simonyan, du chef de cabinet, Arayik Harutyunyan, du ministre des infrastructures, Davit Khudatyan, de représentants de la communauté yézidie et d’invités étrangers. Aucune barrière n’avait été installée, mais un dispositif de sécurité dense entourait le complexe.

Le Premier ministre a d’abord rendu visite au mémorial des héros yézidis, avant d’entrer dans le grand temple. Le discours a ensuite été prononcé sur une scène érigée à côté du complexe. Dans son allocution, Nikol Pachinian a évoqué « un événement historique », rappelant qu’il était le premier dirigeant arménien à célébrer le Nouvel An yézidi « dans ce format officiel ».
« Nous représentons des confessions et des traditions différentes, mais nous partageons un même passeport », a déclaré le Premier ministre. Tous les citoyens de la République d’Arménie bénéficient des mêmes droits et responsabilités. »
Le message, centré sur la citoyenneté commune et l’unité nationale, a été applaudi par les participants. Toutefois, à moins de deux mois du scrutin législatif, sa visite a été largement interprétée comme un geste de campagne auprès d’une communauté électoralement structurée et concentrée dans plusieurs régions rurales clés.

Après le discours, des ensembles artistiques yézidis ont présenté des danses et des chants traditionnels, cette fois-ci beaucoup plus formels que la veille. Le public, vêtu de costumes citadins, a assisté en silence à cette partie solennelle. La cérémonie s’est conclue par la danse arménienne Yarushta, symbole d’amitié entre Arméniens et Yézidis, exécutée devant les représentants gouvernementaux, les Yézidis et l’Église arménienne.
Entre symbole et stratégie
Le Nouvel An yézidi de 2026 restera dans les mémoires comme celui qui a brouillé la frontière entre le spirituel et le politique. Certes, déjà, les années précédentes, des représentants politiques y assistaient, mais en cette année d'élections, le politique a pris le dessus. Si la visite du Premier ministre a représenté un signe clair de reconnaissance pour la communauté, elle a également donné à la fête une dimension supplémentaire en ajoutant à un événement religieux une dimension politique clairement exprimée. Le contraste entre la spontanéité du mercredi et la formalité du jeudi illustre parfaitement cette dualité : à Aknalij, le message d’unité nationale a rencontré la réalité électorale.









