En Iran, des Arméniens soudés

Սփյուռք
17.03.2026

Alors que la guerre menée par Israël et les Etats-Unis se poursuit depuis maintenant une vingtaine de jours, la communauté arménienne d’Iran tient bon, soudée, dans un pays qu’elle n’aspire pas à fuir. Point sur la situation d’une très ancienne diaspora, avec le Haut-Commissariat à la Diaspora de la République d’Arménie.

Par Marius Heinisch

 

Les Arméniens de Perse

La diaspora arménienne d’Iran compte parmi les plus anciennes communautés d’Arméniens hors d’Arménie. Bien qu’il ait toujours existé des peuplements arméniens dans le nord de l’actuel Iran, c’est au début du XVIIe siècle qu’elle gagne en importance, lorsque le Shah Abbas Ier fait déporter, depuis les terres du Caucase jusqu’à la Perse, des milliers d’Arméniens.

Le quartier de la « nouvelle Djoulfa » voit le jour aux abords d’Ispahan, réplique presque identique de celui qu’ils avaient dû quitter par la force dans le Nakhitchevan. Là-bas, la communauté des Arméniens s’organise et prend de l’ampleur, à travers une activité commerciale, artisanale et culturelle nourrie. Il faut dire que la dynastie Safavide, alors au pouvoir en Perse, les tient en bonne estime et leur accorde un certain nombre de privilèges : droit de pratiquer leur culte et leurs traditions, statut de minorité protégée (« dhimmi ») droits de passage sur les routes commerciales…

 

D’Ispahan, ils s’installent à Téhéran, Tabriz, puis progressivement dans toutes les villes et provinces du pays, formant une communauté résolument soudée au destin de la Perse. Les Arméniens accompagnent en effet toutes les évolutions du pays : c’est un Arménien, Khatchatur Kesaratsi, qui offre à l’Iran sa première imprimerie dans les années 1630.

 

Si la transformation de la monarchie iranienne en une République Islamique en 1979 a poussé une partie d’entre eux sur les routes de l’exil, craignant un climat de répression des minorités religieuses, elle a aussi achevé de ligaturer la minorité arménienne au corps social iranien. La guerre Iran-Irak, notamment, a vu de nombreux Arméniens combattre et mourir pour la République Islamique d’Iran.

Comme les Juifs et les Zoroastriens, les Arméniens jouissent en Iran des droits afférents au statut de « minorité », ainsi que d’une représentation officielle au Parlement. A Téhéran, Ispahan et Tabriz, ainsi que dans d’autres plus petites villes, il existe des écoles en langue arménienne, par lesquelles la communauté perpétue son existence.

 

Ni exil, ni retour

Cette dynamique pluriséculaire d’intégration explique donc que, depuis le début des frappes israélo-américaines sur l’Iran le 28 février dernier, aucun mouvement massif des Arméniens d’Iran en direction de l’Arménie ne soit à noter.

 

Interrogé à ce sujet par Le Courrier d’Erevan, le Haut-Commissariat à la Diaspora de la République d’Arménie déclare n’avoir reçu « pour le moment, aucune demande particulière d’assistance émanant de la communauté arménienne d’Iran ». Les quelques requêtes individuelles concernent des questions de transport transfrontalier. »

 

Le Haut-Commissariat rappelle toutefois que « la communauté arménienne d’Iran était autrefois bien plus importante, comptant près de 200 000 personnes. Beaucoup sont déjà revenus en Arménie, ou partis s’installer en Australie ou aux États-Unis. » La vague d’émigration provoquée par la révolution de 1979 n’aurait donc laissé en Iran que les éléments les plus solidaires, par conviction ou par nécessité, de la République Islamique. « On estime aujourd’hui leur population entre 50 et 80 000 personnes, la plupart possédant une double nationalité et réalisant de fréquents aller-retours entre les deux pays. »

 

Se pourrait-il toutefois que la République d’Arménie, dans la crainte d’un afflux massif de réfugiés, bloque leur entrée ? Le Haut-Commissariat l’assure, « le point de passage à la frontière irano-arménienne est ouvert et opérationnel. Les bi-citoyens ne rencontrent aucun problème pour le traverser. Les retards sont le plus souvent dus aux procédures plus lourdes du côté iranien, et à d’occasionnelles pannes de réseau. »

 

C’est donc que le retour sur leur terre d’origine n’est simplement pas envisagé par les Arméniens d’Iran. Quatre siècles de progressive intégration à la société iranienne, et son lot d’épreuves partagées, auront achevé de faire des Arméniens d’Iran une composante à part entière du pays, quand bien même celui-ci est conjointement frappé par les missiles d’Israël et des États-Unis.