Arméniens -Turquie, quel dialogue 19 ans après l’assassinat de Hrant Dink ?

Հասարակություն
19.01.2026

Le 19 janvier 2007, le journaliste, défenseur des droits humains et figure de la communauté arménienne de Turquie, Hrant Dink, a été assassiné devant le siège de son journal, Agos, à Istanbul. Enraciné dans le processus de démocratisation de la Turquie des années 2000, il prônait une réconciliation arméno-turque fondée sur la reconnaissance du génocide. De larges manifestations, rassemblant des personnes au-delà des seules minorités de Turquie, ont suivi cet événement. Mais alors que les régimes dictatoriaux sont en plein essor et que les négociations avec l’UE, qui incitait à la reconnaissance du génocide, sont au point mort, est-il encore possible pour la Turquie de se réconcilier avec sa minorité ?

 

Par Camille Ramecourt (en partenariat avec le magazine Le taurillon

 

De l’Empire Ottoman à la République de Turquie, un Etat cannibale de ses minorités

La situation des minorités, notamment chrétiennes, de l’Empire Ottoman fut celle des massacres Hamidiens de la fin du XIXe siècle, et du génocide. La République de Turquie qui prit sa suite n’a jamais reconnu officiellement ces crimes, et conserva une politique et un climat de discrimination à l’égard de ses minorités. 

 

Le Mouvement national turc, qui jeta les bases de la République de Turquie, poursuivit la politique d'annihilation des minorités de l’Empire. L’invasion turque de la Première République d’Arménie et la poursuite des massacres des minorités (soupçonnées de pactiser avec les Alliés) lors la guerre d’indépendance turque ont fini de vider le territoire des Arméniens natifs après le génocide. Des 2 millions d’Arméniens de Turquie de 1914-1923, ils n’étaient plus que 50-60 000 en 2019, concentrés à Istanbul.

 

Le nouvel Etat indépendant s’est formé sur le silence. La République turque se fonde sur la doctrine de Mustafa Kemal, souhaitant unifier le peuple sous une seule identité nationale. Après être tus, le génocide et les massacres furent présentés comme des raisons d’Etat, et aujourd’hui encore de nombreux quartiers, écoles, et rues sont nommés d’après les organisateurs du génocide, Talaat, Enver, et Djemal Pacha, dont les restes des deux premiers ont été déplacé dans le monument de la Liberté à Istanbul. La République fut fondée comme laïque mais au gré de mesures (Loi sur la turquification des noms de famille 1934, Affaire des vingt classes, Varlık Vergisi pendant la Seconde Guerre mondiale) ou des pogroms basés sur la religion et l’ethnie (pogrom Grecs en 1955 puis l’expulsion les Grecs d’Istanbul en 1964, pogroms contre les Alévis), les minorités, religieuses, émigrèrent en masse, jusqu’à ne plus représenter que 0,2% de la population en 2014 contre 19% en 1914 (les minorités musulmanes n’étant pas reconnues par la Turquie, ces chiffres ne comptent pas les Kurdes, qui représenteraient environ 20% de la population turque actuelle). 

Le sentiment anti-Arménien demeure prégnant en Turquie, où le terme est considéré comme une insulte (procès 2008 Arıtman, 2010 Büyükçakır, 2015 pendant la guerre turco-kurde), et où le génocide n’est toujours pas reconnu.

 

“Il est nécessaire de sortir les relations arméno-turques du puits qui mesure 1915 mètres de profondeur”

 

Disait Hrant Dink. Militant arménien et défenseur des droits de l’homme en Turquie, il subissait des menaces depuis longtemps, mais refusait d’émigrer, demeurant « un Arménien né en Turquie » avec persévérance. Il croyait en l’élan de démocratisation que la Turquie a connu à la fin des années 1990 et au début des années 2000.  

 

Le tabou entourant les « événements de 1915 » a été brisé grâce aux premiers attentats de l'Armée secrète arménienne de libération de l'Arménie (ASALA). L’objectif de l’ASALA était de contraindre le gouvernement turc à reconnaître sa responsabilité dans les massacres. Elle n’y parvint pas, mais le tabou était tombé. 

 

De plus, la sortie de l’ombre des Arméniens cachés avait également fait avancer le débat public. Ces Arméniens, sauvés du génocide par les populations locales (souvent kurdes), qui avaient conservé leur mémoire tout en vivant sous une nouvelle identité, ont fui l’est de la Turquie pour Istanbul lors de la guerre turco-kurde. Ils ont alors commencé à parler de plus en plus ouvertement de leurs origines, malgré les discriminations qui pouvaient s’en suivre. Ainsi, des Arméniens vivant sous une identité « turquifiée » ont raconté leur passé à leur famille, ce qui a engendré une prise de conscience chez une grande partie de la population turque d'une possible filiation, sinon culturelle, du moins génétique, avec sa minorité arménienne (Le livre de ma grand-mère de Fethiye Çetin, qui incarne cette réalisation, a été un best-seller en Turquie).

Avec la démocratisation de l’État, la levée en demi-teinte du tabou et le rapprochement d’une partie de la population avec sa composante arménienne, le journal Agos (Ակօս, « sillon » en arménien) a servi de catalyseur à l’identité arménienne en Turquie. Le journal était édité en turc, ce qui le rendait accessible aux 80 % d’Arméniens turcs ne parlant pas l’arménien. Il offrait également une tribune pour échanger avec l’ensemble de la société, sortir les Arméniens turcs du repli sur eux-mêmes que provoquait le climat de discrimination et améliorer l’image de la communauté en Turquie. Il a été fondé lors de la guerre turco-kurde, après la publication d'une photo d'Abdullah Öcalan (le chef du PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan) en compagnie d'un prêtre syriaque, présenté faussement comme arménien. Craignant d'être associée au PKK, ennemi de l'État turc à cette période, le patriarche de Constantinople a appelé la communauté à trouver des solutions. C'est ainsi que naquit l'idée de communiquer via un journal turcophone. C'est dans cette volonté d'ouverture et d'intégration à la vie turque dans son ensemble qu'Agos a vu le jour. 
 

De la dualité des sociétés

Agos n’a cessé de prendre de l’importance, et Hrant Dink avec lui. Il incarnait une identité arménienne plus large que la religion ou la langue. Cela lui a valu des confrontations avec le patriarche arménien Mutafyan, qui estimait que le journal ne « répondait plus aux attentes de sa création ». En effet, Hrant ne cachait pas qu’Agos était « un journal de gauche et révolutionnaire ». Il est préparé avec les contributions de Turcs, d'Arméniens et de Kurdes, et est lu par eux. Agos revendique une société civile et non seulement religieuse », s’inscrivant lui-même dans le mouvement d’ouverture par-delà les ethnies et religions, qu’il souhaitait voir s’ancrer dans le pays, notamment grâce à l’entrée dans l’UE.

Cette adhésion, Hrant Dink l’appelait de ses vœux, la considérant comme « très importante pour les Arméniens ». On peut considérer qu’il y a eu une modernisation de l’appareil d’État et des réformes pour se rapprocher des critères de Copenhague, qui conditionnent l’entrée des pays candidats, ce que la Turquie est depuis 2005. Ces critères n’incluaient toutefois pas la reconnaissance du génocide arménien, malgré la demande du Parlement européen en 1987. 

 

Dans ce courant démocratique, la reconnaissance du génocide semblait permettre d'ouvrir des discussions apaisées avec les Arméniens. Agos y contribuait en rassemblant des intellectuels de toutes origines autour de cette idée. Cependant, l'accueil favorable d'une partie de la population était contrebalancé par les milieux ultra-nationalistes. Les procès subis par Hrant pour « dénigrement de la Turquie » n’ont rien arrangé, et c’est pour avoir affirmé que « ce qui s’est passé était un génocide » à l’agence de presse Reuters en 2006 qu’il était à nouveau en procès au moment de son assassinat. 

 

Hrant Dink a été tué de dos par un mineur lié au milieu ultra-nationaliste. D'un côté, des marches rassemblant des centaines de milliers de Turcs ont immédiatement eu lieu, avec des slogans tels que « Nous sommes tous Hrant Dink » ou « Nous sommes tous Arméniens », ainsi que des badges en turc, kurde et arménien reprenant ces slogans. De l’autre côté, des vidéos montrant le tueur brandissant un drapeau turc et entouré des policiers qui l’interrogeaient font surface. L’appareil officiel se soupçonne lui-même, s’accuse, découvre de nouveaux éléments, une destruction de preuve, des manquements au devoir de protection, alors que la préméditation aurait été connue des services de police dans une affaire judiciaire qui durait jusqu’à l’année dernière. 

 

Depuis 2014, Erdogan présente ses condoléances aux petits-enfants des Arméniens qui ont perdu la vie dans les circonstances qui ont marqué le début du XXe siècle, le 24 avril, date de commémoration du génocide. Ce fut le premier message officiel de la part de l’État turc, mais il n'a pas évolué depuis 12 ans, sans reconnaissance. 

 

En 2016, la crise migratoire européenne et le durcissement du régime à la suite du coup d’État ont fait oublier les perspectives d’adhésion de la Turquie à l’UE et sa voie démocratique apaisée. Les manifestations en mémoire de Hrant Dink se sont espacées avec le temps, mais les Turcs n’oublient pas. Aujourd'hui, l'Arménie et la Turquie communiquent davantage, ce qui laisse espérer un apaisement pour les Arméniens turcs et toutes les minorités du pays, au minimum un statu quo.

Hrant avait foi en son pays et, la veille de sa mort, alors qu'il savait qu'il était menacé, il a écrit : « Je me sens comme une colombe dans les rues d'une grande ville, à la fois apeurée et libre. Mais je sais que les gens de ce pays n’oseraient jamais toucher à une colombe. »