Dans le Tavush, les gardiens discrets des abeilles

Société
28.07.2026

Au nord-est de l'Arménie, dans les montagnes, une poignée d'apiculteurs tentent de maintenir une tradition millénaire. Immersion avec les apiculteurs du Tavush.

 

Texte et photos de Paul Van der Stegen

 

Ashot, soixante-quinze ans, vit seul au bord de la route menant au monastère de Haghartsin. La rosée du matin allonge le café serré de l’apiculteur. Il dévisse le bouchon d’un pot de miel, plonge sa cuillère à l’intérieur et goûte. Le miel d’Ashot est bon. Bien meilleur que ceux vendus dans les grands supermarchés français qui tiennent plus du sirop de glucose des usines agroalimentaires chinoises que des ruches locales. En Arménie, la quasi-totalité du miel vendu provient des abeilles caucasiennes.

 


Une ruche et ses abeilles

 


Un apiculteur

À quelques kilomètres de là, Aleksan tend l’oreille. Sous le vrombissement continu du rucher, un bourdonnement plus aigu, plus dense, il le reconnaît : un essaim vient de se former. Les mains sans gants, il s’empare des abeilles. Elles ne le piquent pas. « Ce sont des animaux intelligents, elles me font confiance », lâche Aleksan. Il est spécialisé dans l’élevage des reines de race Buckfast.

Le grand-père d’Aleksan était lui aussi apiculteur. Quatre cents ruches d’osier : une vraie entreprise pour l’époque. Puis, au moment de la collectivisation soviétique, les ruches ont été transférées au kolkhoze, la ferme collective. « Mon grand-père n'a pas réussi à supporter cette épreuve très longtemps, et il est mort. » Alors il faut perpétuer la tradition parce que les abeilles d’Aleksan portent aussi la mémoire de l’aïeul.

 

« La ruche dont il est sorti est déjà très forte », explique l'apiculteur en soulevant délicatement un cadre couvert d'abeilles. « Je vais donc l'intégrer à une autre colonie, qui est beaucoup plus faible. » 


Un apiculteur 

 

 


Un apiculteur déplace les abeilles dans une nouvelle ruche

 

 


Les abeilles qui s’apprêtent à s’envoler

 

La quasi-totalité du miel consommé en Arménie est le fruit des abeilles du Caucase. À l'échelle du pays, la production tourne autour de 2 000 tonnes de miel par an, loin des 3 500 tonnes revendiquées il y a une dizaine d'années. Les rendements se sont effondrés : de 30 à 40 kilos de miel par ruche à l'époque soviétique, on est tombé à 7 à 10 kilos aujourd'hui, faute de sélection et de reines de qualité. 

 


Un apiculteur

 

Les fléaux, eux, s'accumulent. Le parasite Varroa serait présent dans près de la moitié des colonies et amputerait la production de 30 à 40 %. L'Union nationale des apiculteurs estime que près d'une colonie sur deux meurt chaque année, faute de moyens pour la soigner et de vétérinaires spécialisés. À cela s'ajoutent des printemps de plus en plus secs et imprévisibles : le nectar exige de la chaleur, et lorsque la végétation grille, les abeilles s'épuisent à butiner toujours plus loin. Le changement climatique frappe les ruchers de plein fouet.

Pour autant, les apiculteurs ne reculent pas. Dans le Tavush, Ashot connaît chacun des gestes du métier. Penché sur le cadre d’une ruche, il reprend patiemment le bois abîmé. Une réparation modeste, qui suffit pourtant à faire durer, avec les ruches, un savoir-faire ancien.

 

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Un apiculteur répare le cadre d’une ruche