De Shamiram à Aknalich, l'Arménie yézidie entre villages, mémoire et représentation

Société
23.06.2026

Première minorité nationale d'Arménie, les Yézidis restent souvent peu visibles dans le récit d'un pays perçu comme très homogène. Des villages de l'Aragatsotn au grand temple blanc d'Aknalich, en passant par les mémoriaux d'Erevan et les listes électorales des législatives de 2026, leur présence raconte pourtant une autre histoire de l'Arménie contemporaine : celle d'une communauté ancienne, rurale, représentée au Parlement, mais encore confrontée à des enjeux de reconnaissance, de transmission et de visibilité politique. Le Courrier d'Erevan continue ses publications sur la communauté yézidie d'Arménie.

 

Par Mathieu Lemoine

 

Sur la place principale de Shamiram, des hommes âgés jouent au backgammon à l'ombre, dans cette sociabilité de village que l'on retrouve ailleurs en Arménie. Rien, à première vue, ne signale immédiatement que la localité est l'un des visages de l'Arménie yézidie. Un monument y rappelle pourtant la présence ancienne de cette communauté, première minorité nationale du pays, souvent discrète dans le récit public arménien.

Situé dans la région de l'Aragatsotn, non loin des pentes du mont Aragats, Shamiram permet d'entrer dans le sujet par le quotidien plutôt que par le spectaculaire. Les Yézidis d'Arménie ne sont pas seulement une minorité religieuse ou un sujet de mémoire. Ils sont aussi une communauté rurale, liée aux villages de l'ouest du pays, à l'élevage, aux migrations internes et aux départs des jeunes.

 

Selon le recensement de 2022, l'Arménie compte 31 079 Yézidis. Ils constituent ainsi la première minorité nationale du pays, devant les Russes, les Assyriens et les Kurdes. Dans un Etat où les Arméniens représentent l'immense majorité de la population, ce chiffre peut sembler limité. Il n'en fait pas moins des Yézidis une présence structurante dans certaines régions, notamment en Armavir et en Aragatsotn.

 

Leur histoire arménienne s'inscrit dans une géographie plus vaste. Les Yézidis sont originaires de territoires aujourd'hui situés entre l'est de l'Anatolie, le nord de la Syrie et le nord de l'Irak. Plusieurs vagues d'installation dans le Caucase, notamment dans l'actuelle Arménie, se sont produites au XIXe siècle et au début du XXe siècle, dans le contexte des persécutions subies dans l'Empire ottoman. Cette trajectoire explique en partie la proximité mémorielle souvent ressentie entre Arméniens et Yézidis, sans pour autant confondre leurs histoires.

 

Le yézidisme reste souvent mal compris. Il s'agit d'une religion monothéiste, à forte tradition orale, dans laquelle Tawûsê Melek, souvent traduit par l'Ange paon, occupe une place spirituelle centrale. Les Yézidis ont longtemps été victimes d'interprétations hostiles de leur foi, en particulier dans leur environnement moyen-oriental. Leur principal sanctuaire reste Lalish, situé dans le nord de l'Irak, près de Mossoul. C'est là que se trouve le centre spirituel du yézidisme mondial.

 

À Aknalich, dans la région d'Armavir, cette géographie religieuse trouve une traduction monumentale avec le Quba Mêrê Dîwanê, inauguré en 2019 et souvent présenté comme le plus grand temple yézidi du monde. Sa silhouette tranche avec l'image habituelle de l'Arménie chrétienne : coupoles coniques, pierre claire, soleils dorés, motifs de paons. L'édifice ne ressemble ni à une église arménienne ni à une mosquée. Il donne à voir une autre présence religieuse dans le paysage arménien.

L'intérieur du Quba prolonge cette impression de visibilité nouvelle. Sous la coupole, les motifs solaires et les représentations du paon rappellent la place centrale de Tawûsê Melek. Le lieu est à la fois un espace de prière, un symbole diasporique et une réponse architecturale aux tragédies récentes.

 

Aknalich n'est pas Lalish, mais il inscrit l'Arménie dans la carte mondiale du yézidisme. Pour une communauté longtemps associée à la ruralité et à la discrétion, le temple fonctionne comme une affirmation.

 

Autour du Quba, plusieurs monuments rappellent aussi les liens du yézidisme avec l'Irak et la mémoire des persécutions. Lalish y est représenté comme un horizon spirituel, tandis que d'autres éléments du site évoquent Sinjar, devenu depuis 2014 le nom d'une tragédie contemporaine. En août de cette année-là, l'Etat islamique a attaqué cette région du nord de l'Irak, tuant des hommes, enlevant des femmes et des enfants, et provoquant un déplacement massif de population.

 

La tragédie de Sinjar a donné une visibilité internationale nouvelle à la cause yézidie, notamment à travers le parcours de Nadia Murad, survivante de l'esclavage sexuel imposé par l'Etat islamique et prix Nobel de la paix en 2018. Son témoignage a contribué à faire reconnaître plus largement les violences commises contre les Yézidis comme un génocide. En Arménie, cette mémoire trouve un écho particulier dans un pays lui-même structuré par la mémoire du génocide de 1915.

 

Ce lien apparaît clairement à Erevan. Dans un parc du centre-ville, le Mémorial du génocide yézidi, inauguré en 2016, représente une femme yézidie tenant un enfant. Le monument rend hommage aux victimes yézidies des massacres commis par l'État islamique en Irak et en Syrie, notamment à Sinjar en 2014. Il ne se contente pas d'importer une mémoire venue d'Irak. Il l'inscrit dans l'espace public arménien, à proximité d'autres mémoires de persécutions.

Non loin de là, le Monument à la mémoire des victimes innocentes du peuple assyrien en 1915 rappelle les victimes assyriennes de 1915. Sa présence est importante. Elle montre que l'espace mémoriel arménien, souvent lu à travers le seul prisme du génocide arménien, accueille aussi d'autres récits minoritaires. Les histoires arménienne, yézidie et assyrienne ne se confondent pas. Mais elles se répondent dans un même paysage de monuments, de plaques et de dates. En Arménie, la mémoire nationale dominante peut ainsi ouvrir un espace à d'autres mémoires collectives, sans les absorber entièrement.

 

 

Cette reconnaissance symbolique ne règle pas tout. Elle coexiste avec des défis très concrets : accès à l'éducation, transmission de la langue, pauvreté rurale, départs des jeunes, place des femmes, représentation réelle dans les institutions. Le système politique arménien prévoit une représentation garantie des quatre principales minorités nationales au Parlement : Yézidis, Russes, Assyriens et Kurdes.

Les élections législatives du 7 juin 2026 ont rappelé cette architecture institutionnelle. La loi arménienne prévoit jusqu'à quatre sièges réservés au Parlement, un pour chacune des quatre principales minorités nationales. Ces sièges sont attribués en fonction des voix obtenues par les partis franchissant le seuil électoral. Pour ce scrutin, cinq partis ont soumis des listes de minorités, comprenant au total 21 candidats.

Le mécanisme reste toutefois étroitement encadré par les partis. Les candidatures individuelles ne sont pas autorisées : seuls les partis ou alliances peuvent présenter des candidats issus des minorités, par le biais d'une seconde liste optionnelle de quatre noms, distincte de la liste nationale principale. Cette limitation a été relevée comme problématique au regard des engagements de l'OSCE, car elle réduit la possibilité pour les représentants des minorités de se présenter en dehors des structures partisanes.

Dans les bureaux de vote, les longues listes affichées aux murs donnaient une matérialité très concrète à cette représentation. Pourtant, la campagne est restée largement dominée par d'autres sujets : la sécurité, la paix avec l'Azerbaïdjan, le rapport à la Russie, l'orientation européenne du pays et la polarisation autour du gouvernement de Nikol Pachinian. Les questions minoritaires n'ont pas disparu, mais elles sont restées marginales dans le débat national.

C'est là que se joue une tension centrale. Les Yézidis d'Arménie bénéficient d'une visibilité institutionnelle réelle : ils sont reconnus comme minorité nationale, disposent d'une représentation parlementaire garantie et possèdent désormais un lieu religieux majeur à Aknalich. Mais cette visibilité ne signifie pas nécessairement une influence politique. Dans un pays absorbé par les enjeux existentiels de guerre, de paix et de sécurité régionale, les préoccupations sociales et culturelles des minorités peuvent facilement passer au second plan.

 

Le cas yézidi invite donc à regarder l'Arménie autrement. Non pas seulement comme un Etat-nation chrétien pris dans le conflit du Haut-Karabakh et la recomposition du Caucase du Sud, mais aussi comme un pays traversé par des mémoires minoritaires, des langues discrètes, des communautés rurales et des liens transnationaux qui mènent jusqu'à Lalish et Sinjar. De Shamiram à Aknalich, de l'Aragatsotn à Erevan, cette Arménie yézidie n'est ni extérieure au pays, ni pleinement visible dans son récit national. Elle en est une composante ancienne, souvent silencieuse, mais désormais de plus en plus monumentalisée.

 

Reste à savoir si cette reconnaissance symbolique et institutionnelle pourra se traduire par une meilleure prise en compte des réalités quotidiennes. Car derrière les temples, les mémoriaux et les sièges réservés, se pose une question plus simple : quelle place une petite communauté rurale, religieuse et minoritaire peut-elle occuper dans une Arménie dont le débat public reste dominé par la survie nationale, la sécurité et les choix géopolitiques ?