
L’exposition à ne pas manquer cette année au Musée d’Histoire de l’Arménie est assurément “Dialogues Sacrés”, issue de la collaboration entre le musée du Louvre et le musée d’Etat arménien. Une discussion entre des chefs-d’œuvre du musée le plus visité du monde et leurs pareils arméniens, choisis en collaboration entre les deux pays.
Dialogue profane avec Maximilien Durand, directeur du département des Arts de Byzance et des chrétientés en Orient et commissaire de l’exposition côté français.
Par Camille Ramecourt
Le Louvre se déplace pour l’Arménie
Officiellement créé en 2022, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le département des Arts de Byzance et des chrétientés en Orient est né avec au cœur la question de l’identité, de la guerre, de la fracture Orient-Occident “dont on veut nous faire croire aujourd’hui qu’elle est consommée”, explique Maximilien Durand. La question de l’identité, il la voit comme la recherche de “ce qui unit les pays baltes et les Balkans, l’Éthiopie et l’Arménie.
" On a cherché les points communs plutôt que les différences, le contexte général historique et historiographique pour lier les chrétientés orientales, plutôt que les heurts ” .
Pour la chronologie propre à cette région du monde et à son histoire, et notamment pour couvrir la Grande Catastrophe d’Asie Mineure, le département dépasse les limites temporelles du Louvre et ira jusqu'à exposer des objets de 1923, alors que les collections du musée s’arrêtent normalement à 1848.
Cette adaptation est essentielle pour une représentation réaliste de la région, dont la poussière des bouleversements du début du XXe siècle, si jamais elle était retombée un jour, s’est relevée au XXIe. Car ce département du Louvre est récent, né dans une période de nouveaux tumultes pour les chrétientés de sa région d’expertise, et c’est aussi pour ça que “l’Arménie était une priorité” dans ses actions, en plus du lien particulier qui unit les deux pays depuis près d’un millénaire.
Grâce à sa modernité également, le département met un point d’honneur à l’éthique, ce qui contraint le choix des œuvres : la provenance de toutes ses œuvres doit être connue et traçable, ce qui implique parfois “un renoncement à certaines œuvres au passé incomplet”. Donc pas d’objets spoliés, d'objets qui apparaissent sur le marché de l’art avec une biographie incomplète, ou laissant apparaître un saisissement indû à son propriétaire.
Au vu des spoliations ayant accompagné le génocide, l’enjeu de la provenance est particulièrement sensible dans le cadre de l’acquisition d’art arménien, et s’adjoint à celui de la légitimité à représenter la zone concernée. “Nous ne sommes pas un musée arménien, donc ce n’est pas à nous de définir ce qu’est l’art arménien”, dit Maximilien Durand.
Ces deux enjeux ont conduit le Louvre à faire davantage que simplement transporter des œuvres d’un pays à un autre, en façonnant la construction d’un dialogue. Et qui de mieux que le Musée d’histoire de l’Arménie pour parler de l’histoire arménienne ?
Le Musée d’histoire de l’Arménie dépasse la République d’Arménie
L’exposition n’est pas un monologue des chefs-d’œuvre du Louvre, mais bien une conversation à deux voix, dont le Musée d’Histoire fut partie prenante. Et le musée arménien a su faire honneur à l’histoire de son pays, dont Maximilien Durand a conscience qu’elle est à la fois “ d’une grande richesse et d’une grande fragilité ”.
En effet, l’Arménie, au contraire d’autres pays ou bassins de culture, n’a pas eu la chance de se développer avec une structure stable, forte, et unifiée dans le temps. Mais là où bien d’autres héritages se sont perdus, l’Arménie a conservé son essence, un noyau dur, qui se diffuse depuis des siècles.
“Il y a la République d’Arménie, mais les frontières ne sont pas représentatives de la culture arménienne. De plus, cette culture est diasporique et a beaucoup essaimé, d’Ispahan à Alexandrie”, souligne Maximilien Durand, sur l’importance du partenariat avec le Musée d’Histoire de l’Arménie. Ainsi celui-ci rayonne, non seulement pour les citoyens arméniens mais pour tous les Arméniens de toutes les vagues de diaspora. La culture de l’Arménie occidentale et de la diaspora est notamment représentée par des créations artisanales de Nor Joulfa et de Kutahya, ville d’origine du musicien arménien Komitas.
De plus, cette incomplétude temporelle des collections, de mise à cause des évènements propres au peuple arménien depuis des siècles, met d’autant plus en lumière la richesse des collections arméniennes, face à celles du Louvre. C’est la première fois que les collections parisiennes voyagent en Arménie, et le musée a tenu à présenter des chefs-d’œuvre. La seule exposition de cette ampleur nouant Arménie et Occident était “Armenia Sacra” au Louvre en 2007, détaille Maximilien Durand, ce qui ajoute à la dimension de dialogue, on se répond aussi à travers les expositions et les années.
Le directeur du département du Louvre fut d’autant plus à la manœuvre dans l’actuelle collaboration qu’il trouvait que “les collaborations internationales de ce musée étaient peu tournées vers la France”. Après un premier contact initié par l’ambassadrice d’Arménie en France, les deux parties ont eu très vite l’envie de travailler ensemble. Tout se fit très rapidement, 7 ou 8 mois avant l’inauguration, “c’était très dynamique, mais on est très créatif quand on est pressé”, sourit Maximilien Durand.

Et la collaboration témoigne de la volonté de collaborer dans le temps, et lie les deux musées avec son catalogue trilingue, ses conférences invitant des experts arméniens en France et réciproquement, et prévoit d’avoir des objets arméniens “ambassadeurs” dans les salles du Louvre à l’issue de l’exposition, prolongée jusqu’au 16 mai.
L’exposition dépasse les œuvres
Les œuvres exposées ne sont pas issues d’un choix hors-sol. Maximilien Durand a visité plusieurs fois l’Arménie, il connaissait les collections du musée et il savait que “ça pouvait dialoguer”, ce qui fut confirmé par ses collègues arméniens. C’est notamment le cas pour les textiles, largement présents dans le musée arménien, dont Maximilien Durand montre la continuité avec la tapisserie de Jonas, datant du IVe siècle, issue des sables d’Égypte : “il s’agit d’un dialogue et aussi de montrer que les collections sont complémentaires. Qu’il y a des différences mais aussi des points communs entre elles”.
Le fait que ce soient des chefs-d'œuvre du Louvre qui aient voyagé, certains même pour la première fois, comme ladite tapisserie, était cher au cœur du directeur du département, afin de “combattre le stéréotype de l’anecdotisme de l’Histoire de l'Arménie”.
“L’Arménie est nécessaire dans l’histoire de l’art, et singulière par sa culture, mais elle n’est pas isolée, et c’est la force du projet, qu’elle ne l’ait jamais été. Cette culture est partie prenante de l’histoire du monde, et c’est aussi ce que l’on veut démontrer dans le parcours et qui a motivé le choix des œuvres”.
Il est impossible pour les musées d'avoir une vision exhaustive d’un phénomène, d’une culture, il y manquera toujours de place ou de temps, pour un artiste, pour des travaux, il y aura toujours des oubliés, des inconnus, des raretés.
“La vision est forcément tronquée, c’est au visiteur de reconstruire la totalité à partir d'exemples choisis, justement parce qu’ils sont exemplaires”, illustre Maximilien Durand.
Mais on comprendra bien que la vocation de l’art trouvera une triple caisse de résonance dans cette exposition, et plus largement dans cette collaboration : le standard international de la culture qu’est le Louvre, partenaire du Musée de l’Histoire de l’Arménie et de sa culture toute entière, qui en appellent aux visiteurs de voir les oeuvres pour la “capacité qu’elles ont de tisser des liens, de faire se rencontrer des singularités et de dépasser la question de l’identité, pour se rendre compte qu’on fait partie d’un univers commun”.
Ce dialogue revient à l’essence du rôle des musées, qui est “de nous faire vivre mieux, de nous bousculer, de faire discuter l'Égypte du IVe siècle et l’Arménie du XIXe, parce que comme ça l’autre devient moins effrayant.”
ATTENTION : pour ceux qui ne l'ont pas encore visitée, l'exposition se termine le 21 mars au soir.









