Janvier 1990. A Bakou, on tue des Arméniens

Société
14.01.2026

Il y a 36 ans jour pour jour, l’Arménie et l’Azerbaïdjan étaient deux républiques socialistes soviétiques au sein d'une grande Union. Pourtant, à Bakou, le nouveau Caucase, celui des appartenances ethniques et nationales, est déjà là : dans la rue, chez eux, des Arméniens sont massacrés.

 

Par Marius Heinisch

 

Inimitié entre les peuples

En 1990, Bakou est déjà la capitale de l’Azerbaïdjan, mais l’Azerbaïdjan n’est pas encore un État souverain. L’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) agonise certes, mais n’a pas encore disparu. L’angoisse est dans toutes les têtes : l’horizon politique de l’Union, du communisme et de l’amitié entre les peuples, celui de tous les Caucasiens depuis sept décennies, pourrait ne pas voir le XXI^e siècle. Il faut donc trouver une autre appartenance que « soviétique », un autre mot pour comprendre qui l'on est, d'où l'on vient. À Bakou, capitale de la République socialiste soviétique d'Azerbaïdjan, ce mot sera : azéri. 

Problème : à Bakou, tout le monde n’est pas azéri, loin s’en faut. Selon un recensement de 1989, les Arméniens sont 180 000 sur les 1,8 million d’habitants de la capitale caspienne. Un habitant sur dix n’est donc pas azéri, mais arménien. L’installation des Arméniens à Bakou est ancienne. On peut parler de « communauté » arménienne à Bakou à partir du milieu du XIX^e siècle, lorsque la ville prend son essor sous l’impulsion de l’exploitation des gisements de gaz et de pétrole en mer Caspienne. Les Arméniens fournissent alors leurs bras et leurs cerveaux à l’industrie gazière naissante, participant ainsi à l’enrichissement de la ville.

Les habitants azéris de Bakou ne s'en souviennent pas. Emboîtant le pas à leurs congénères de Soumgaït, qui s'étaient lancés dans des pogroms anti-arméniens deux ans plus tôt, ils enclenchent, le 13 janvier 1990, un cycle de violences extrêmes contre la communauté arménienne de Bakou. L'ampleur et la brutalité de ces violences feront fuir ceux qu'elles n'auront pas tués. Meurtres, viols collectifs, mutilations : des Arméniens, pris par surprise, sont secoués pendant près d’une semaine par ces violences. Dans les rues, des gens défilent en hurlant : « Vive Bakou sans Arméniens ! » « Gloire aux héros de Soumgaït ! »

Plus troublant et plus douloureux encore, les exactions sont commises par des civils. La garnison soviétique n’intervient pas pour protéger les victimes, mais ne soutient pas non plus les bourreaux. Moscou craint en effet de s'aliéner une armée à majorité azérie, y compris parmi les officiers, et de voir le sentiment national-ethnique qui s'exprime dans les massacres se retourner contre elle. Les Arméniens subissent la violence sans borne des civils azéris avec lesquels ils vivaient depuis plus de cent ans.

 

Étant donné la nature spontanée des crimes de janvier 1990, il est difficile d'évaluer le nombre de leurs victimes. Les bilans oscillent entre quelques dizaines et quelques centaines. La preuve la plus évidente de la violence subie se trouve peut-être dans la réaction arménienne: en quelques semaines, malgré l’intervention tardive des forces de l’ordre, Bakou se vide entièrement de ses dizaines de milliers d’Arméniens, qui se retrouvent jetés sur les routes d’Erevan et de Douchanbé pour échapper à ce qui apparaît à tous les Arméniens de Bakou comme une mort certaine.

 

Qui s'en souviendra ?

Élevés dans la mémoire de 1915 comme tous les Arméniens, les rescapés de Soumgaït et de Bakou savaient qu’une fois le spectre de la mort éloigné, un second allait immédiatement lui faire suite : celui de l’oubli. À ce jour, la République d'Azerbaïdjan, désormais indépendante, ne reconnaît toujours pas les massacres de janvier 1990. Son récit officiel confond, dans un « janvier noir » astucieusement conçu, les meurtres d’Arméniens, l’intervention de la garnison soviétique et les « atteintes à l’ordre public ». Une période de trouble, sans victimes spécifiques, et donc sans coupables désignés. Peut-être pire que la négation pure, la reconnaissance floue, qui n'engage ni responsabilité ni réparation. 

Le nationalisme azéri a en effet eu besoin d'arranger quelques oublis pour donner une cohérence à sa nouvelle République amputée du socialisme soviétique. Il faut faire de Bakou, capitale gazière, la vitrine du pays et de son décollage économique des années 1990, ainsi que l’âme d’une nation que l’on se plaît à croire éternelle. Les dizaines de milliers d’Arméniens qui y vivaient sont gênants à deux titres. D'une part, ils rappellent que Bakou doit une part de son développement au dynamisme de la communauté arménienne composée d'artisans et d'ingénieurs qui, aux côtés des Russes, ont fait surgir des infrastructures énergétiques de terre, alors que la ville n'était, avant le XIX^e siècle, qu'une petite place forte provinciale de l'Empire des Tsars. Ensuite, leur départ précipité et catastrophique met en lumière la violence ethnique commise non pas par les autorités, mais par les Azéris eux-mêmes, ce qui constitue une responsabilité collective, nationale et ethnique extrêmement dérangeante pour ceux qui se présentent comme les victimes de la tutelle soviétique. 

 

Il est ainsi plus commode de se souvenir d'un « janvier noir », sans regarder ce qui motivait la violence et qui en a été la cible. De même, la Russie considère cet épisode comme l’un des nombreux troubles ethniques qui ont accompagné la décomposition de l’URSS. Soumgaït, Bakou, l’Abkhazie, la Tchétchénie ou encore Almaty sont alors fondus dans un grand moment de confusion où le monde ne savait plus s'il devait naître ou mourir, et pour lequel personne n'aurait de compte à rendre.

 

Le massacre de janvier 1990 à Bakou, perpétré sans commanditaire, ne peut donc plus compter que sur la mémoire intime et personnelle des survivants. Son écho résonne jusque dans un passage de La Fin de l'homme rouge, livre fleuve et inclassable dans lequel Svetlana Alexievitch compile une multitude de témoignages sur la vie pendant et après l'URSS. « Des voisines, de vieilles Russes, m’avaient mise en garde : “Cachez-vous. Allez-vous-en ! » Les jeunes Russes, eux, étaient partis, ils avaient abandonné leurs appartements, leurs meubles… Il ne restait plus que des vieux. De bonnes vieilles grands-mères russes... J’étais déjà enceinte. Je portais mon bébé contre mon cœur. Le massacre a duré plusieurs semaines à Bakou. C'est ce que disent certains. Selon d'autres, cela a duré bien plus longtemps. On ne tuait pas seulement les Arméniens, mais aussi ceux qui les cachaient. Moi, j’ai été cachée par une amie azerbaïdjanaise qui a un mari et deux enfants. Un jour, je le jure, je retournerai à Bakou avec ma fille. J’entrerai dans cette maison et je dirai à mon enfant : « Voilà ta seconde mère ! » On avait installé des rideaux aussi épais que des manteaux, spécialement pour moi. La nuit, je descendais du grenier pendant une heure ou deux. Nous parlions à voix basse parce qu'il fallait absolument que je parle. Tout le monde comprenait qu'il fallait me parler pour que je ne devienne pas muette ou complètement folle. Pour que je ne perde pas mon enfant, que je ne me mette pas à hurler la nuit. Comme une bête. Je me souviens très bien de nos conversations. Je passais mes journées à y réfléchir dans mon grenier. Toute seule. Avec la mince bande de ciel que je voyais par une fente… Ils ont arrêté le vieux Lazare dans la rue et se sont mis à le tabasser. Il les suppliait : « Je suis juif ! » Mais le temps de trouver son passeport, ils l’avaient déjà estropié. » “... Ils tuent pour l’argent ou juste comme ça… Ils s’en prennent surtout aux habitations de riches Arméniens...»

Les journées de massacres de janvier 1990 à Bakou ont laissé une marque profonde dans la mémoire des Arméniens et ont façonné les logiques politiques du Caucase moderne. En jetant sur les routes des dizaines de milliers d'Arméniens pour qui Bakou était un foyer, elles ont participé, dans la lignée de Soumgaït (1988) et des autres pogroms, au modelage ethnique des nouvelles républiques du sud du Caucase. Elles ont ainsi annoncé les conflits à venir, comme celui du Haut-Karabagh, et achevé la purification identitaire de l'Azerbaïdjan.