En Iran, révolte nationale d’amplitude mondiale

Տարածաշրջան
15.01.2026

Ce qui a commencé à la fin du mois de décembre comme une grève de commerçants du grand bazar de Téhéran s'est transformé en révolte du peuple iranien contre le gouvernement de la République islamique. Les yeux du monde sont braqués sur un régime dont la surenchère répressive est la dernière chance de survie. Si les uns découvrent, horrifiés, l’ampleur des massacres de civils, d’autres lorgnent avec appétit sur la richesse et l’importance d’un territoire si stratégique. Au risque d'entraîner la région dans un basculement aux conséquences hautement incertaines.

 

Par Marius Heinisch

 

De la grève à la révolte

L’ombre d’un changement de régime plane à nouveau sur l’Iran. En effet, en l’espace de deux semaines, l’appel à l’aide des commerçants, asphyxiés par la décote du rial, la monnaie iranienne, s’est propagé à l’ensemble du pays. L’étincelle a embrasé le pays : de la province d’Azerbaïdjan, au nord, à la ville de Shiraz, au sud, en passant par les littoraux de la mer Caspienne et du golfe Persique, rien ni personne n’est épargné par la révolte, pas même la capitale, Téhéran, qui compte 9 millions d’habitants, ou la petite ville de Makekshahi, près de la frontière irakienne.

Déjà, en 1979, c’étaient des commerçants du bazar central de Téhéran qui avaient lancé la révolte contre la dictature du shah Mohammad Reza Pahlavi. Jusqu'à présent solidaires de la République islamique, leur défection marque un tournant. La grève qu’ils ont entamée le 28 décembre 2025 est une grève économique : impuissants face à la chute continue du rial, dont le taux de change est alors historiquement bas (1 450 000 rials pour 1 dollar américain), ils ferment leur boutique et se regroupent dans les rues attenantes au grand bazar central. Les premières manifestations sont pacifiques. Sur des vidéos, on les entend crier « Forces de l’ordre, soutien, soutien ! » dans l’espoir de les rallier à leur cause. 

Alors que le mouvement gagne progressivement d’autres couches de la population, notamment la jeunesse étudiante et politisée de plusieurs campus, le président Massoud Pezechkian affirme son intention d'« écouter les revendications légitimes des manifestants » et charge son ministre de l’Intérieur, Eskandar Momeni, d'engager un dialogue avec les représentants du mouvement. Dans le même temps, le gouverneur de la Banque centrale iranienne est remplacé. Un projet de réforme fiscale et monétaire est alors soumis au Parlement afin de sortir le pays de son impasse économique.

Mais les rustines et la bonne volonté ne suffisent plus à enrayer la catastrophe économique qui dure depuis trop longtemps. Ses causes sont trop profondes. Sous le coup de sanctions américaines depuis près de 50 ans, fragilisée par un stress hydrique d'ampleur nationale et par l'engrenage sans fin des investissements de défense, l'économie iranienne est à l'agonie. La « guerre des 12 jours » avec Israël, en juin dernier, bien que victorieuse sur le strict plan de la défense nationale, a relancé un cycle de sanctions, désormais assénées par l’ONU elle-même, et a gravement endommagé de nombreuses infrastructures énergétiques, frappées pour leur appartenance supposée au « programme nucléaire iranien ». Probablement accentuée par des manipulations monétaires états-uniennes en fin d'année 2025, l'accélération de la chute du rial, concomitante à une hyperinflation sur les denrées alimentaires telles que le pain (+ 250 % en quelques mois), le fromage (+ 140 %) ou le lait (+ 50 %), a renforcé et amplifié la contestation.

Au début du mois de janvier, les manifestants voient, à mesure que des groupes armés de tous bords se joignent à leurs cortèges, le dispositif policier qui les encadre se renforcer et faire ses premières victimes. En effet, ce qui est en cause, ce n'est plus seulement l'isolement économique des marchands, écrasés par le marasme économique, mais aussi l'incurie du régime, l'archaïsme de ses normes islamiques, sa corruption rampante et la brutalité de son appareil répressif. Les journées qui suivent sont marquées par une effusion de violence dramatique. Les forces de l’ordre, dont il n’est jamais clairement établi qu’elles appartiennent à la police, au corps des Gardiens de la révolution islamique ou à d'autres milices pro-gouvernementales, ouvrent le feu sur les foules. Alors que le gouvernement iranien a bloqué l’accès à Internet sur l’ensemble du territoire, l’opinion publique internationale découvre, horrifiée et au compte-goutte, les images des cadavres laissés derrière eux par les affrontements entre le régime et ses manifestants. 

 

Il est difficile d'établir un bilan précis des pertes humaines, compte tenu du contrôle exercé par la République islamique sur l'information. L'ONG Iranian Rights Watch est toutefois à ce jour en mesure d'authentifier plus de 3 000 victimes. D’autres sources avancent toutefois des chiffres bien plus effarants, qui porteraient le bilan à plus de 10 000 morts à travers tout l’Iran. Le gouvernement de la République islamique déplore quant à lui une centaine de morts parmi ses forces de police.

 

Une chose est sûre : il s'agit de l'un des pires désastres humanitaires civils dont la République islamique d'Iran se soit rendue responsable. Le pays avait pourtant déjà connu — et écrasé — des situations insurrectionnelles, comme celle ayant suivi, en 2023, le meurtre de l’étudiante Masha Amini par les forces de police du régime. Mais l’ampleur de cette nouvelle révolte dépasse tous les précédents. Aveu de faiblesse ou tentative d’intimidation, le gouvernement vient d’annoncer la mise en place d’une justice d’exception pour rendre certains manifestants arrêtés passibles de la peine de mort.

 

Ingérences étrangères dans la colère nationale

Comme souvent dans la région et comme toujours en Iran, l’actualité nationale est étroitement liée au grand jeu des puissances étrangères : la politique iranienne est prisonnière de sa géopolitique. Depuis plusieurs jours, le président des États-Unis menace l’Iran de frappes militaires ; le gouvernement de la République islamique, par l’intermédiaire de son guide suprême Ali Khamenei, a profité de l’occasion pour désigner la main d’Israël et des États-Unis derrière les manifestations, désormais jugées « terroristes ». Une complicité implicite entre les gouvernements ennemis, sur le dos du peuple iranien.

 

La « guerre des 12 jours » ayant échoué à renverser le pouvoir iranien, les États-Unis misent donc, avec leur allié israélien, sur un effondrement interne et accentuent la pression économique. 25 % de droits de douane supplémentaires ont ainsi été décidés unilatéralement pour tous les pays commerçant avec l’Iran, dont le premier partenaire commercial est… la Chine, qui a immédiatement dénoncé cette décision. Pris dans la guerre à distance que se livrent les hyperpuissances, sur qui le peuple iranien peut-il compter pour s'opposer à l'extrême violence de son gouvernement ?

 

Depuis sa résidence du Maryland, aux États-Unis, Reza Pahlavi, fils du dernier shah d’Iran, chassé du pays en 1979 par la révolution islamique, appelle « ses compatriotes » à l’insurrection, leur assurant son soutien et offrant même de prendre la direction du pays une fois le régime actuel renversé. Son discours, largement relayé par la diaspora iranienne installée en Occident, se heurte à la réalité d'une opposition iranienne morcelée et hostile à l'idée de recevoir l'aide providentielle d'un homme dont le nom évoque moins la liberté que l'implacable dictature de son père, parvenu au pouvoir en 1953 à la faveur de l'opération Ajax, un coup d'État militaire soutenu par les États-Unis et la Grande-Bretagne, après que le Premier ministre de l'époque, Mohammad Mossadegh, a décidé de nationaliser la British Oil Company. 

Difficile aussi d’imaginer que les services de renseignement extérieurs israéliens, qui déclaraient dans un communiqué du 31 décembre 2025 être “sur le terrain” avec les manifestants, porte en lui le souci d’un peuple dont il a assassiné près de 500 civils en juin dernier. Plusieurs personnalités publiques de la diaspora iranienne, à l’instar de la chanteuse Googoosh, ont appelé les Etats-Unis à frapper le territoire iranien. Rares, pourtant, sont les exemples récents de peuples libérés par des missiles étrangers.
 

Qui aura raison de l’Iran ?

Malgré la répression démesurée qu’il met en œuvre, et peut-être même grâce à elle, le régime iranien tremble, mais ne rompt pas. Aucune défection au sein des forces armées n’a encore été documentée, malgré l’accumulation de cadavres de civils dans les morgues de tout le pays. L’ordre institutionnel de la République islamique est toujours en place, et aucun de ses dirigeants ne s’est rendu coupable de fuite ou de désertion. Les chaînes de commandement fonctionnent et, dans l’armée comme dans la police, l’heure est encore à l’unité contre un ennemi extérieur, les États-Unis, et un ennemi intérieur, les manifestants toujours plus nombreux.

En l’état, le destin de la République islamique, si impopulaire soit-elle auprès des 92 millions d’habitants de l’Iran, est suspendu à la possibilité d’une intervention militaire étrangère. Le président Donald Trump, qui écrivait aux manifestants iraniens mardi 13 janvier sur son réseau Truth Social que « l’aide arrive ! », mais qui déclarait le lendemain que « les tueries ont pris fin », tergiverse. Il faut dire que la capacité militaire américaine au Moyen-Orient a été drastiquement réduite au cours des premiers mois de son mandat. Cette perte n'a été compensée que par un soutien matériel et diplomatique indéfectible au gouvernement israélien dans chacune de ses opérations militaires extérieures en Iran, en Syrie, au Yémen ou encore au Liban. 

 

La perspective de porter un coup final au « programme nucléaire » iranien pourrait toutefois faire basculer Washington dans une nouvelle offensive. Pour autant, à quelques mois des élections de mi-mandat et après avoir déjà capturé le président vénézuélien Nicolas Maduro dans une opération aux conséquences encore incertaines, le camp trumpiste se risquerait-il à ouvrir un nouveau front face à l’Iran, dont la puissance de feu reste l’une des plus importantes de la région ? Mercredi 14 janvier, le commandant des forces armées iraniennes a déclaré que celles-ci étaient « en état de préparation défensive maximale » et « prêtes à faire face à toute agression ».

 

Et quelles seraient les conséquences d'une attaque ? En effet, même en imaginant la République islamique décapitée par une opération réussie, qui revendiquerait le pouvoir à sa suite ? Les hésitations des États-Unis à renverser un régime qu’ils savent pourtant vulnérable tiennent probablement au souvenir désastreux de l’Irak, de l’Afghanistan et de la Syrie, où, après avoir atteint leurs objectifs militaires, ils ont démontré leur incapacité à mettre en place des solutions politiques favorables à leurs intérêts. L’Iran, avec ses 92 millions d’habitants, ses dizaines d’ethnies (Perses, Azéris, Baloutches, Kurdes, Arabes, Turkmènes, etc.), frontalier de sept autres États et contrôlant des milices armées aussi bien dans ses frontières qu’en dehors (notamment le Hamas en Palestine, le Hezbollah au Liban et les Houthis au Yémen), ne tombera pas sans faire de bruit. Les conséquences d'une telle chute dépasseraient de loin toutes les projections. Washington pourrait ainsi être tenté par une offensive limitée, ciblant exclusivement les infrastructures du complexe militaro-industriel iranien, sans pour autant provoquer la chute du régime. Une République islamique stable, mais affaiblie et incapable de développer l’arme nucléaire, arrangerait tout aussi bien les affaires américaines. Faut-il rappeler que le Moyen-Orient ne représente qu'à peine 3 % du commerce extérieur des États-Unis dans le monde ?
 

Assourdi par le tapage des grands Etats, le sort du peuple Iranien retombe, indécis, entre ses seules mains. Lui non plus, pris pourtant dans la tenaille des sanctions qui l’appauvrissent et de la répression qui le meurtrit, ne rompt pas et fait espérer au monde que sa libération puisse se passer de ceux qui ne voient en lui que pétrole et main d'œuvre. Son niveau d’éducation, l’un des plus élevés au monde et même parmi les femmes, son sentiment national adossé à une culture vivante et l’insupportable de sa situation économique pourraient avoir raison, à terme, d’un régime archaïque, parenthèse dans l’histoire de la Perse deux fois millénaire.