Du Plessis-Robinson à l'Arménie rurale : le pari du bus hôpital

Ֆրանկոֆոն Հայաստան
23.07.2026

Pour lutter contre la désertification médicale qui frappe les campagnes arméniennes, l'association franco-arménienne Lumière Française s'apprête à déployer une polyclinique ambulante à travers le pays. Né du don d'un bus scolaire par la ville du Plessis-Robinson et soutenu par un vaste réseau d’acteurs engagés, ce projet illustre la force de la société civile face à la lenteur des réformes publiques. Le Courrier d'Erevan est allé à la rencontre du docteur Levon Khachatryan, président de l'association, et de Corinne Duguer, vice -présidente de Lumière française et adjointe au maire du Plessis-Robinson. 

 

Par Gabrielle Delorme

Une association née pendant la guerre de 2020

L'histoire de Lumière Française commence avec la guerre. Le 12 octobre 2020, en pleine guerre des 44 jours, un premier groupe de chirurgiens français part bénévolement en Artsakh pour y prendre en charge des civils, aux côtés des blessés de guerre. C'est de cette mission que naît l'association. Mandatée dans la foulée par le ministère de l'Europe et des Affaires étrangères, elle organise dès le mois suivant une seconde mission, cette fois en collaboration avec l'Assistance Publique Hôpitaux de Paris. Officiellement, celle-ci leur interdit l'accès au Haut-Karabakh : l'équipe reste à Erevan, où elle opère malgré tout une cinquantaine de patients jugés inopérables par ses confrères arméniens, faute notamment d'équipements. Une expérience de terrain qui met en lumière pour l’association, les défis matériels et structurels du système de santé local.

 

Comprendre le système de santé arménien

L’histoire du système de santé arménien est celle d'une longue reconstruction. En 1991, la chute de l'URSS enterre le modèle soviétique centralisé et gratuit. Les budgets s'effondrent et les médicaments viennent à manquer, un choc aggravé par le séisme de 1988 et la première guerre du Haut Karabagh. Pour s'en sortir, l'Arménie privatise une partie de ses services et introduit le paiement direct par les patients.

Trente ans plus tard, l'État cherche toujours la parade.

 

Le 1er janvier 2026, l'Arménie lance la première phase de son assurance maladie universelle. Le déploiement complet s'étalant jusqu'en 2028, le gouvernement commence par couvrir gratuitement les populations déjà ciblées par les aides de l'État, comme les retraités, les mineurs et les personnes en situation de handicap.

 

Si l'intention est louable, la réalité du terrain freine l'ambition politique : cette application progressive laisse au reste de la population les frais médicaux toujours à sa charge, et l'on ne sait à ce jour ni précisément par quelles recettes ce système sera financé sur la durée, ni selon quelles modalités il s'organisera concrètement - de quoi s'interroger sur sa capacité à se pérenniser. Difficile, dans ces conditions, de parler encore d'une réelle « universalité » : la couverture ne s'applique pas à l'ensemble de la population.

À cela s'ajoute le fait que cette assurance ne prend pas en charge l'intégralité des actes médicaux, limitant ses remboursements à un catalogue de soins bien précis. Son application concrète se heurte en outre à un important déficit d'information : les citoyens ne savent pas toujours comment ni où souscrire, révélant qu'il reste à bâtir une véritable culture administrative de la prévention et du soin. En parallèle, le plan gouvernemental de rénovation de 50 dispensaires ruraux s'inscrit dans le temps long. Cette lenteur administrative, ce manque de sensibilisation et ces chantiers de longue haleine contrastent avec l'urgence du quotidien dans les villages, là où les infrastructures manquent cruellement.

 

Des inégalités socio-spatiales : la concentration médicale dans la capitale

Ce décalage entre les chantiers de long terme et l'urgence du quotidien nourrit de graves inégalités économiques et socio-spatiales. C'est précisément ce fossé que l'association Lumière française cherche à réduire. En 2022, Erevan rassemblait 74 % des médecins du pays, un ratio cinq fois plus élevé que dans le reste du territoire. Selon le ministère de la Santé, il y avait en 2023 pas moins de 317 postes de médecins vacants dans les régions, sans compter le manque de matériel avancé.

 

Si l'Arménie compte un grand nombre de pharmacies sur l'ensemble de son territoire, elles restent, elles aussi, concentrées dans les grandes villes. Cette fracture territoriale est encore aggravée par l'absence de régulation des prix des médicaments. Faute de contrôle, ces derniers sont devenus de simples biens de consommation soumis aux lois du marché, plutôt que des produits de santé publique indispensables. 

 

« Dans les villages, dans les zones rurales, il n'y a pas de pharmacie. Il y a un véritable manque de tout ce qui est consommable, que ce soit des pansements ou des outils d’opération », témoigne le docteur Levon Khachatryan, ajoutant que le sujet « reste une problématique énorme à résoudre en Arménie, qui demeure loin de l'attention des autorités ».

Les populations rurales subissent de plein fouet ces disparités de prise en charge. En effet, plus l'accès aux soins s'avère complexe, moins la démarche est entreprise par les habitants, ce qui retarde dramatiquement les diagnostics. Un schéma particulièrement inquiétant au regard de l'état de santé dans les villages arméniens. Le président de Lumière française souligne l'urgence : « Sur la population âgée, nous avons à peu près 70 à 80 % de morbidité », pointant du doigt des « maladies soit méconnues, soit absolument pas contrôlées », l'hypertension artérielle en tête.

En Arménie, les hôpitaux privés font par ailleurs un volume qui écrase les hôpitaux publics, un rapport de force qui, selon le président de l'association, « dicte les modalités de fonctionnement » de tout le système. Pour rester rentables, ces établissements privés ont intérêt à ce que le développement médical stagne en périphérie, de façon à contraindre les habitants des régions à venir se faire soigner, moyennant paiement, dans la capitale. Une logique à laquelle les hôpitaux publics eux-mêmes finissent par se plier, au point, regrette le président, de « fonctionner un peu comme l'hôpital privé ».

Face à ce constat, le président regrette l'attitude des pouvoirs publics : « Je n'ai pas l'impression que l'État prenne en considération qu'il s'agit d'un problème de santé publique ». C'est précisément ce sentiment d'abandon des populations rurales qui a fait germer, chez Lumière française, l'idée d'une clinique mobile capable d'apporter le soin directement là où il manque.

 

Le bus, une polyclinique ambulante pensée pour durer

Derrière les lignes d'un ancien bus scolaire offert par la ville du Plessis-Robinson se cache un véritable défi d’architecture intérieure et d’ingénierie médicale. Entièrement repensé par un architecte, le véhicule a été divisé en trois compartiments autonomes, conçus pour recréer une chaîne de soins complète sur roues et pallier des capacités locales souvent limitées. Le premier sert de plateau de consultation, avec radiographie, échographie, électrocardiogramme et analyses biologiques. Le deuxième est un espace d'examen permettant de réaliser des soins  courants, mais également de petits gestes chirurgicaux, gynécologiques ou dentaires, si besoin. Le troisième, enfin, sert à la fois à l’accueil des patients et à la délivrance des médicaments. « Le but c’est d’en faire un petit hôpital ambulant avec du matériel médical intégré, donné quant à lui par l’Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (l’AP-HP)  », explique la vice-présidente de l’association. 


Le plan d’aménagement du bus polyclinique de Lumière française

 

Pour concrétiser ce projet, Lumière française estime le budget global à 130 000 euros, une somme qui couvrira l'acheminement du véhicule et son fonctionnement sur place pendant un an. À terme, l'ambition est d'embaucher une équipe médicale locale permanente. Bien que les subventions publiques en France se heurtent à des arbitrages budgétaires serrés, l'association ne relâche pas ses efforts et multiplie les appels aux dons. 

C'est d'ailleurs l'un des enjeux du voyage : avant de quitter la France depuis le Plessis-Robinson, le bus effectuera un véritable tour d'Île-de-France pour marquer un arrêt dans chacune des communes engagées. Il descendra ensuite jusqu'à Toulon, où l'association dispose d'une branche locale, avant de traverser l'Europe et le Caucase. Tout au long de ce périple, le véhicule s'arrêtera dans des villes à forte présence arménienne afin de rencontrer les diasporas locales, de chercher de nouveaux partenaires financiers et de tisser un véritable relais de solidarité. Une fois sa mission lancée sur place, le véhicule restera définitivement en Arménie.

 

Transmettre et s’ancrer par la formation des médecins de demain

Car au-delà du don matériel, l'association a réussi à bâtir un solide ancrage institutionnel. « Nous avons signé avec l'Université d'État de médecine d'Erevan un mémorandum stipulant que le personnel de l'hôpital s'engageait à prendre en charge l'entretien du car une fois sur place et qu'il nous mettrait à disposition du personnel médical pour faire les visites dans les villages », rapporte Corinne Duguer, qui insiste sur le fait qu'« il ne suffit pas d'avoir le bus, il faut aussi avoir le personnel, des infirmiers, des médecins ». Certains étudiants de l'Université d'État d'Erevan se portent d'ailleurs déjà volontaires pour accompagner l'équipe de Lumière Française lors des missions - une occasion, pour les médecins bénévoles, de leur transmettre, en plus du savoir-faire médical, « l'envie d'aller travailler dans les zones rurales », précise le président de l'association.

 

Pour que la médecine irrigue durablement les régions arméniennes, l'association fait donc le pari de la formation. Elle a noué, avec trois partenaires clés - la direction des relations internationales de l'AP-HP, la faculté de médecine de l'Université d'État d'Erevan et l'Université Paris-Saclay -, un accord organisant de véritables échanges de formation.

 

Côté arménien, des étudiants en médecine viennent effectuer des stages d'un à deux mois dans les hôpitaux parisiens ; la première d'entre eux a débuté le sien début juin 2026. Mais il n'est pas question de les retenir en France : « Le but, c'est d'aider l'Arménie à renforcer son personnel médical et ses spécialités », insiste Corinne Duguer, qui rappelle qu'un engagement tacite est pris avec chaque étudiant sélectionné, celui de repartir, une fois formé, consolider le système de santé de son pays. Côté français, le mouvement s'inverse : des médecins - et bientôt, peut-être, des internes - se rendent à leur tour en Arménie pour partager leur expertise sur le terrain.

Une attention particulière est également portée à la santé mentale, des psychologues ou psychiatres intégrant les missions en complément du centre déjà ouvert par l'association à Gyumri, qui vient en aide depuis trois ans aux populations déplacées du Haut-Karabakh.

 

Une coopération tissée d'amitiés entre villes

Si le bus-hôpital a pu voir le jour, c'est aussi parce que Lumière Française a su adosser son action à un réseau de villes partenaires. Au-delà des conventions officielles, cette coopération repose sur l'engagement d'élus, de bénévoles et de membres de la diaspora qui portent le projet dans leur commune et font bouger les choses à leur échelle. Dans cette aventure, Le Plessis-Robinson fait figure de pilier central : c'est de là qu'est parti le don du véhicule, incarné par l'engagement de Corinne Duguer, adjointe au maire et vice-présidente de l'association, qui fait le pont entre les collectivités locales et le terrain.


Candice Duguer, Corine Duguer, Hayk Khachatryan et David D’amario, membres de Lumière française

 

Cet effort s'inscrit toutefois dans un maillage bien plus vaste. À Alfortville, siège de l'association, la municipalité verse une subvention annuelle et soutient activement la logistique d'acheminement. À Créteil, autre terre d'ancrage de la communauté, le comité de jumelage se mobilise en organisant des concerts caritatifs. Quant à Arnouville, la solidarité y est déjà rodée : dès l'hiver 2023, la ville s’engageait aux côtés de l'association pour financer des cantines caritatives destinées aux réfugiés après la chute du Haut-Karabakh. Plus au sud, à Toulon, la branche locale prépare l'étape clé du car avant son grand départ pour le Caucase. 

C'est précisément cette convergence d'infrastructures et de soutiens qui confère aujourd'hui au projet toute sa légitimité. « Nous avons désormais une vraie visibilité, des engagements concrets et des contrats : nous ne fonctionnons pas tout seuls », résume Corinne Duguer.

Reste tout de même le plaidoyer constant de l'association pour une prise de conscience des autorités arméniennes : l'accès aux soins ne peut durablement reposer sur la seule solidarité associative. Si le bus-polyclinique vient pallier l'urgence du désert médical rural, il ne prétend pas remplacer l'État. Mais par ses partenariats institutionnels et l'implication de ce réseau de villes françaises, ce projet montre qu'il ne cherche pas à se substituer indéfiniment aux structures nationales : il tente, au contraire, d'établir avec elles un ancrage durable.