Libéralisation des visas entre l’Arménie et l’UE : où en est réellement le processus ?
“L'Arménie est le seul pays actuellement engagé dans un dialogue actif de libéralisation des visas avec l'UE”, disait Ursula von der Leyen le 2 juillet 2026 lors d'une conférence de presse conjointe avec Nikol Pashinyan à Erevan.
Par Mattis Choquart
Le 2 juillet dernier, à Erevan, Ursula von der Leyen a lâché une phrase qui en dit long sur la place qu'occupe désormais l'Arménie dans la diplomatie européenne. Face à Nikol Pashinyan, la présidente de la Commission a assuré que l’Arménie est la seule, parmi tous les partenaires de l'UE, à être engagée dans un dialogue actif de libéralisation des visas avec Bruxelles. Une formule qui fait partie d’un calendrier bien ficelé : quatre mois plus tôt, la commissaire à l'Élargissement Marta Kos avait tenu des propos presque identiques. De quoi se demander si cette phrase n'est pas devenue, au fil des visites officielles, un argument de communication rodé plutôt qu'une simple observation du moment.
Le dialogue entre l'Arménie et l'Union européenne a été lancé à l'été 2024, entre l'approbation du Conseil le 22 juillet et la cérémonie officielle tenue à Erevan le 9 septembre. Il aura fallu attendre novembre 2025 pour que la Commission remette aux autorités arméniennes le document qui structure tout le processus depuis : le Plan d'action pour la libéralisation des visas, ou VLAP. Six mois plus tard, le 5 mai 2026, Bruxelles publia son premier rapport d'étape, saluant l'engagement politique du gouvernement Pashinyan tout en pointant une série de réformes encore inachevées.
Ce dialogue n'a rien d'automatique. Aucune date n'a été fixée, et les autorités européennes le rappellent à chaque occasion, il durera le temps qu'il faudra pour que l'Arménie remplisse l'ensemble des conditions posées. Entre le satisfecit affiché par les dirigeants européens et l'obtention réelle d'un régime sans visa, il existe encore une marge que peu d'articles prennent la peine de mesurer.
Ce que « dialogue » veut dire, et où en est concrètement l'Arménie
Derrière la façade des textes votés, plusieurs problèmes très concrets subsistent, et ils sont documentés noir sur blanc dans le rapport de la Commission.
Le premier concerne les passeports biométriques. L'Arménie a bien signé un partenariat pour moderniser son système d'identification, mais elle n'a pas encore rejoint le système international d'authentification des puces électroniques, celui-là même qui permet à un pays de vérifier qu'un passeport biométrique étranger n'a pas été falsifié. Concrètement, cela signifie que les agents arméniens aux frontières ne peuvent pas, à l'heure actuelle, contrôler de façon fiable l'authenticité des puces intégrées aux documents de voyage qu'on leur présente. Une faille qui touche directement à la crédibilité de tout le dispositif frontalier arménien.
Le deuxième problème concerne les infrastructures elles-mêmes. Le rapport pointe une coordination encore trop faible entre les différents services chargés de la sécurité aux frontières, qui continuent d'opérer largement chacun de leur côté, sans mécanisme systématique de partage d'informations entre eux. La stratégie de gestion intégrée des frontières, censée unifier ces efforts jusqu'en 2029, est encore en cours d'élaboration. L'Arménie a pourtant repris le contrôle physique de ses points de passage, sous responsabilité en partie russe ces dernières années.
Le troisième point touche à la délivrance des documents d'état civil. Si des règles d'intégrité et des dispositifs anticorruption existent bien sur le papier, le rapport constate qu'il n'y a que peu de preuves de procédures concrètes pour repérer les manquements, enquêter sur les irrégularités ou documenter systématiquement les fraudes liées à l'enregistrement des naissances, des mariages ou des changements d'état civil. Un vide qui laisse la porte ouverte à des abus difficiles à détecter.
Le dernier point, sans doute le plus sensible politiquement, concerne la lutte contre la corruption et le crime organisé. Si l'Arménie a renforcé sa coopération avec Europol, notamment via le déploiement d'un officier de liaison depuis avril 2026, les chiffres eux-mêmes trahissent une justice encore timide face à la corruption : en 2024, seulement 37 personnes ont été condamnées à de la prison pour ce motif, contre 185 qui ont reçu une peine avec sursis. La Commission de prévention de la corruption est décrite comme manquant de moyens humains et financiers, et ses avis peuvent tout simplement être ignorés par les autorités chargées de nommer les fonctionnaires. Quant aux avoirs mal acquis, il n'existe toujours pas en Arménie de bureau centralisé chargé de les retracer et de les récupérer.
Certains pays de l'espace post-soviétique ont eux aussi entamé des démarches de libéralisation des visas autour des années 2010. Ces trois pays montrent trois exemples très différents : la Moldavie a bouclé son processus de libéralisation des visas en quatre ans (dialogue en 2010, exemption en 2014), la Géorgie en cinq ans (2012–2017), tandis que l'Ukraine a mis neuf ans (2008–2017), retardée par les bouleversements politiques et la guerre déclenchée après la révolution de Maïdan. Pour l'Arménie, dont le dialogue a démarré en 2024. Si l’on s'interroge ici sur la vitesse du processus, tout dépendra donc de sa propre vitesse de réforme que des dynamiques politiques à Bruxelles
La dynamique européenne… et française
Le Conseil de l'UE se prononce à la majorité qualifiée : il faut que 55 % des États membres votent en faveur, représentant au moins 65 % de la population totale de l'Union. Le Parlement européen, lui, statue à la majorité simple. Concrètement, ça veut dire qu'aucun pays, même la France, ne peut bloquer seul le dossier arménien.
La question de la libéralisation des visas pour les pays hors de l’UE est donc une question plus européenne que française. Néanmoins, au sein des États membres, la France pèse directement sur le calendrier européen. En France, les deux partis aujourd'hui en position de force électorale abordent le dossier des adhésions et des visas sous des angles opposés.
Le Rassemblement national, qui s'est opposé à tout élargissement de l'UE aux Balkans et à l'Ukraine lors de la campagne européenne de 2024 et affiche une ligne de « paix » proche de la passivité vis-à-vis de la Russie, s'inscrit probablement, par cohérence, dans une réticence à toute nouvelle vague d'élargissement incluant l'Arménie.
La France insoumise, à l'inverse, a condamné fermement l'invasion russe de l'Ukraine et pris une position engagée en faveur d'Erevan face à l'Azerbaïdjan, mais ce soutien coexiste avec un souverainisme de gauche traditionnellement méfiant envers l'élargissement institutionnel de l'UE, rendant sa position sur ce dossier précis moins prévisible que celle du RN.
Que ce soit sous un gouvernement RN ou sous un gouvernement LFI. Pour empêcher la décision, il faudrait une minorité de blocage : au moins quatre États membres réunissant ensemble 35 % de la population de l'UE.