L’Arménie débloque 148,5 millions de drams pour acquérir deux manuscrits médiévaux exceptionnels

Le gouvernement arménien a décidé d’allouer 148,5 millions de drams supplémentaires (environ 37 mln €), prélevés sur son fonds de réserve, à l’acquisition et au rapatriement de deux manuscrits arméniens d’une valeur historique, culturelle et scientifique exceptionnelle. Ces œuvres viendront enrichir les collections du Matenadaran, l’Institut des manuscrits anciens d’Erevan. La décision a été prise lors de la séance du gouvernement du 29 octobre.

 

Présentant le projet, la ministre de l’Éducation, des Sciences, de la Culture et des Sports, Zhanna Andreasyan, a rappelé que l’acquisition et le rapatriement de biens culturels arméniens conservés à l’étranger constituaient l’un des axes majeurs de la politique gouvernementale. Ces opérations permettent d’enrichir les collections nationales et de préserver un patrimoine essentiel à la mémoire historique et culturelle du pays.

 

Un accord négocié pour cinq manuscrits

Les deux manuscrits concernés proviennent de la collection privée de Jesselson, qui comprend cinq manuscrits arméniens. Du 20 au 23 août 2026, une délégation conduite par le directeur du Matenadaran s’est rendue à Vienne pour rencontrer le propriétaire actuel de la collection, la société INLIBRIS Gilhofer Nfg. GmbH, représentée par Hugo Weitzer.

Les discussions portaient initialement sur l’acquisition des cinq manuscrits en un seul lot. Le prix demandé, fixé à 600 000 euros, a finalement été ramené à 505 000 euros, toutes taxes et autres dépenses comprises. Le propriétaire a également accepté d’accorder au Matenadaran un droit de priorité à l’achat pour une période d’au moins six mois.

Selon Zhanna Andreasyan, la valeur exceptionnelle des deux manuscrits retenus a été confirmée par la commission d’expertise des manuscrits du Matenadaran ainsi que par des chercheurs de renommée internationale, dont les lettres de recommandation figurent dans le dossier du projet.

« Ce sera le quatrième manuscrit que nous aurons acquis pour le Matenadaran grâce au soutien de l’État au cours des trois dernières années », a souligné la ministre.

 

Un manuscrit de Sarkis Pitsak datant de 1353

Le premier manuscrit est un recueil copié en 1353 au monastère de Drazark, en Cilicie, par le célèbre scribe et enlumineur Sarkis Pitsak. Sa valeur est estimée à 250 000 euros. Il rassemble notamment des sermons, des vies de saints et des textes apocryphes.

Figure majeure de la peinture miniature cilicienne, Sarkis Pitsak compte parmi les artistes les plus remarquables de l’art arménien médiéval. Une quarantaine de manuscrits lui sont connus, dont quatre comportent également son autoportrait, a précisé Zhanna Andreasyan.

Le Matenadaran conserve déjà plus de dix manuscrits réalisés par Pitsak ou attribués à sa main. Le nouvel ouvrage présente toutefois un intérêt particulier : il date de la fin de la carrière de l’artiste et aucun autre manuscrit copié et enluminé par lui après 1353 n’est connu à ce jour. Son acquisition apporterait ainsi un éclairage précieux sur la biographie du maître et sur l’évolution de son art.

La reliure comporte en outre une plaque en ivoire qui, selon la ministre, n’a pas encore fait l’objet d’études scientifiques suffisamment approfondies. La conservation de cette pièce avec le manuscrit offre une occasion rare d’en examiner l’origine, la datation et la fonction, mais aussi d’étudier les liens entre l’art du livre médiéval et les arts appliqués.

Le Matenadaran dispose désormais d’infrastructures de laboratoire qui permettent de mener des recherches approfondies sur ce type de patrimoine. La présence dans ses collections de l’Évangile d’Etchmiadzin, lui aussi orné de plaques en ivoire, ouvre par ailleurs la voie à une étude comparative de ces œuvres exceptionnelles.

Le second manuscrit est un Évangile copié et enluminé en 1695 à Nouvelle-Julfa, le quartier arménien d’Ispahan, en Perse, par un scribe nommé Azaria. Sa valeur est estimée à 95 000 euros.

Selon Zhanna Andreasyan, il compte parmi les plus beaux exemples de l’école de peinture miniature de Nouvelle-Julfa. Il se distingue par la richesse de sa palette, ses représentations du Christ et ses scènes bibliques, mais aussi par ses ornements marginaux, ses lettrines et la finesse de son dessin.

Son acquisition permettrait de renforcer les collections du Matenadaran consacrées à la production artistique arménienne de l’époque moderne et à l’une des grandes traditions de l’enluminure arménienne développées hors du territoire historique du pays.

 

Le rapatriement du patrimoine, au-delà des acquisitions

Les acquisitions ne constituent pas le seul moyen de faire revenir en Arménie des œuvres majeures de son patrimoine. Selon Zhanna Andreasyan, des représentants de collections privées et de maisons de vente aux enchères prennent régulièrement contact avec les autorités pour proposer des pièces rares.

La ministre a notamment évoqué les négociations en cours avec la famille du sculpteur et peintre Arto Chakmakchian, qui envisage de faire don à l’État de l’ensemble de la collection de l’artiste, sous réserve de la prise en charge de certaines dépenses.

Elle a également indiqué que les recettes propres des musées avaient plus que doublé au cours des deux dernières années. Le gouvernement entend par ailleurs poursuivre le développement des infrastructures muséales et des boutiques de souvenirs, considérées comme un volet important de ses activités.

 

Une campagne pour acquérir les cinq manuscrits

Le Premier ministre Nikol Pachinian a souligné l’importance de cette décision, en rappelant que les ressources du fonds de réserve gouvernemental contribuaient également au financement de la recherche scientifique. Les 148,5 millions de drams seront ainsi alloués dans le cadre du programme consacré à la recherche scientifique et technoscientifique.

Parallèlement, dans le cadre de l’initiative « Retour des manuscrits », le Matenadaran prévoit de lancer une campagne nationale de collecte de fonds. L’objectif sera de réunir les moyens nécessaires à l’acquisition des trois autres manuscrits de la collection Jesselson, afin que les cinq ouvrages puissent, à terme, rejoindre les collections de l’institution.

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