Élections : Les portraits d’une jeunesse tiraillée loin de se rassembler autour d’une même idée de l’Arménie

Հասարակություն
16.06.2026

À Erevan, la campagne électorale a été marquée par les grands rassemblements politiques. Dans les meetings, dans les rues, les jeunes militants ont tracté, chanté et cherché à convaincre leurs concitoyens de voter pour leur candidat. Cet engagement dans la campagne montre la diversité d’idées qui traversent la jeunesse arménienne. Les journalistes du Courrier d'Erevan sont allés à la rencontre des jeunes qui participaient aux manifestations des différents partis. Voici quelques impressions recueillies.

 

Par Paul Van der Stegen et Francesco Radicioli Chini

 

« La jeunesse n’est qu’un mot » (Pierre Bourdieu)

Loin d’adhérer à une seule idée, la jeunesse arménienne apparaît partagée sur la direction que l’Arménie devrait prendre, que ce soit sur la politique étrangère ou sur le statut des réfugiés de l’Artsakh. Si certains apparaissent très engagés, d’autres sont plus distants. Contrairement aux idées reçues, la jeunesse n’est pas et n’a jamais été un groupe homogène. La sociologue Anne Muxel, dans le contexte français, démontre que c’est davantage la socialisation des individus qui joue sur leur choix politique que leur âge. Considérer la jeunesse comme un bloc homogène est bien paresseux et fait mine d'oublier les fractures sociales qui la traversent.

 


Un petit garçon, pistolet à eau dans la poche, au dernier meeting d’Arménie forte sur la place de la République

 

Des inégalités importantes chez les jeunes

En 2021, la Banque mondiale soulignait que le taux de NEET en Arménie (jeunes ni en emploi, ni en études, ni en formation) est l’un des plus élevés de la région, à 28 %. Parmi ces NEET, il y a 30 % de femmes de plus que d’hommes notamment à cause des injonctions familiales qui leur sont imposées. L'écart salarial femmes-hommes est par ailleurs estimé à 39,2 %. Ces chiffres soulignent qu’il existe de grandes disparités au sein de la jeunesse arménienne. Des situations et des histoires différentes façonnent des imaginaires et des engagements politiques variés. Des militants convaincus à ceux qui critiquent le système, retour sur les expériences de cinq jeunes Arméniens lors des élections législatives.

 

Bagrat Vardanyan, la fidélité à Nikol Pachinian comme fil de rouge de son parcours

Bagrat Vardanyan a vingt-sept ans et occupe le poste d'adjoint au chef de l'antenne du centre d’Erevan pour le parti Contrat civil. Né et grandi dans la capitale, il se présente comme « l'une des rares personnes à ne pas venir d'une famille riche ». S'il est devenu membre officiel du parti en 2025, son engagement remonte bien plus loin : il s'est lancé dans le militantisme à dix-sept ans, en 2016, à une époque où le Contrat Civil n'était encore qu'une formation d'opposition. « J'ai grandi et j'ai toujours été contre le régime en place, je suis quelqu'un de l'opposition à l'origine », nous confie-t-il. Cet ancrage explique son rapport singulier au pouvoir actuel :

 

« C'est très bizarre d'être maintenant dans la majorité. Au début j'ai perdu ma motivation puis la guerre est arrivée. Je pense que la révolution n'est pas terminée et on a beaucoup de choses à faire. Nous voulons protéger l'Arménie des influences étrangères. »  Il garde d'ailleurs un regret tenace de la révolution de Velours : « L’un de mes rêves aurait été d'être un des leaders de la révolution, malheureusement, elle a lieu pendant mon service militaire. » Interrogé sur la place de la jeunesse dans son action, Bagrat propose une analyse étonnante : « Les gens de mon âge, notre génération, n'ont plus de problèmes. C'est dur de donner plus aux jeunes, ils ont déjà tout ce qu'ils veulent. Ils ont internet gratuit, la liberté d'expression. Ils ont plein d'opportunités pour étudier, avoir un appartement avec le soutien du gouvernement. »  Il en tire une ligne politique assumée : « C'est dur de donner précisément aux jeunes. Nous donnons pour tout le monde, pour tous les citoyens. »

 

Et de remarquer, non sans une pointe de fierté pour son camp, que « il est très dur de trouver des jeunes dans les manifestations de l'opposition », là où son antenne compte cent vingt jeunes membres actifs, dont soixante-cinq mobilisés pour la campagne. Quand nous l'interrogeons sur la condition de militant, Bagrat tient à relativiser le discours victimaire de ses adversaires : « Les membres de l'opposition qui se considèrent comme des cibles ne savent pas ce que c'est que d'être une vraie cible, d'être discriminé à l'université ou au travail. » Il observe d'ailleurs que le prestige du militantisme s'est inversé avec le temps : « À l'époque de la révolution c'était bien vu d'être un activiste, on pouvait montrer des photos de nous et les gens trouvaient ça cool. Maintenant, c'est plus compliqué. ».

Le ton se fait plus léger lorsqu'il évoque son parcours : ancien humoriste de stand-up, il revendique un mélange des genres : « Avant je faisais du stand-up donc je n'ai que l'humour et la politique, j'essaie de mixer les deux ! ». Il était chargé de réaliser les podcasts audio du Contrat civil pendant la campagne. Sa filiation politique lui vaut quelques plaisanteries récurrentes : « Quand le premier ministre s'est rasé pour la première fois, tous mes amis m'ont demandé si j'allais me raser aussi. Ils me voyaient comme une sorte de mini Nikol Pachinian. Mais je veux pas me raser moi, j'ai déjà essayé pendant le service militaire et je veux pas le refaire ». Du côté de ses proches, l'adhésion a fini par s'imposer : « Ma famille me supporte. Au début on s'engueulait beaucoup à cause de la propagande soviétique mais maintenant ils soutiennent aussi mon parti ».

Sur le scrutin lui-même, Bagrat se montre confiant et balaie d'avance les soupçons : « Notre système électoral est tellement bien fait qu'il est impossible de le fausser. Les partis pro-russes essaient déjà de dire que le scrutin va être faussé alors que c'est impossible. » Un discours récurrent au Contrat civil qui ne doit pas masquer les quelques tentatives de fraude qui ont eu lieu hier. L'intensité de la campagne se lit jusque sur sa peau, et il s'en amuse : « La campagne est très intense et j'ai un peu hâte que ça se termine. Tu peux voir que j'ai les marques de bronzage sur le bras. Comme je suis un grand fan de football, j'ai hâte de pouvoir regarder la coupe du monde une fois que tout ça sera fini », nous glisse-t-il en souriant.

Après la victoire du Contrat civil, Bagrat pourra bel et bien regarder la Coupe du monde l’esprit tranquille.

 


Un jeune mange un gâteau au dernier meeting du Contrat civil sur la place de la République

 

Syuzanna Boshyan pour une Arménie souveraine qui répare les injustices du présent

Même si son programme n’a pas su rassembler les Arméniens, le parcours personnel de Syuzanna Boshyan paraît similaire à celui d’autres militants. Occupant la place numéro neuf sur les treize cases du bulletin électoral du Parti panarménien (numéro 8), Syuzanna Boshyan soigne également les relations avec la presse et les réseaux informationnels de sa formation partisane.

Lors d’un entretien qu’elle a accordé au Courrier d’Erevan dans les bureaux de son parti, Syuzanna Boshyan raconte que son engagement remonte aux années 2010. Elle passait une période au Canada chez une partie de sa famille appartenant à la diaspora lorsqu’elle a décidé de rentrer en Arménie à la suite des hostilités arméno-azéries. « À mon âge », nous confie-t-elle, « je me sens plus nécessaire ici qu’au Canada », parce que la cause de son parti est plus proche de son cœur, de son âme et de son esprit. Elle reconnaît aussi cet engagement au patriotisme de sa famille : « J’ai grandi avec les contes de fées de mon père, ce qui a jeté les graines de mon développement futur qui ne se fait pas avec la guerre. ».

Les jeunes paraissent cependant peu actifs au sein du parti. Même s’il bénéficie d’une faible couverture médiatique, Syuzanna Boshyan nous dit :

 

« Les jeunes ont une bonne opinion de notre parti parce que nous sommes contre l’influence turque et russe bien que plusieurs d’entre eux ne soient pas activement engagés dans le mouvement. ». En lui demandant comment elle approcherait des jeunes adolescents, elle nous  dit : « J’apporterais des arguments sur la souveraineté nationale et un avenir national sûr pour que notre pays ne repose sur aucune force étrangère. ». En admettant qu’elle doive s’adresser à cette génération, elle prendrait « des exemples plus simples parce que des questions compliquées pourraient confondre et éloigner les jeunes », tout en s’efforçant de faire comprendre que « leur vote compte ».

 

Une majeure émotion émerge quand nous lui demandons comment elle s'adresserait aux Arméniens arrivés de l’Artsakh : « Il est facile d’expliquer de telles choses à des journalistes étrangers. Si j’avais devant moi une personne née et grandie dans l’Artsakh, je lui expliquerais cela en notre langue maternelle mais ce serait plus compliqué à cause de la propagande » à laquelle ils auraient été sujets. Elle justifie cela en rappelant que ces personnes « n’avaient  rien. Ils ont dû quitter leur maison et leur famille. Ils sont en colère et ne font confiance à personne ». Le niveau de son engagement s’explique sans doute aussi par son travail de médiation avec les instances européennes pour que, nous explique-t-elle, « des forces occidentales de maintien de la paix soient présentes dans l’Artsakh à la place des forces russes ». À la toute fin de notre entretien, nous la questionnons sur une carte accrochée à l’une des parois de la pièce où nous étions. Elle nous explique qu’il s’agit de l’une des cartes wilsoniennes de l’Arménie et que les Soviétiques auraient redessiné à leur profit et tient à préciser qu’elle reprend « les injustices du passé pour expliquer le passé » pour justifier de son engagement.

 


Carte wilsonienne de l’Arménie dans les locaux du parti panarménien

 

Haïk Babayan et son premier vote sous les menaces qui pèsent sur l’Arménie

Haïk Babayan a dix-neuf ans et vient d’avoir son baccalauréat. Si la politique lui est chère, il nous dit être aussi engagé dans une association qui fait rayonner la culture arménienne. Il a souhaité mettre l’accent sur le kokh, à savoir une ancienne lutte arménienne précédée d’une danse rythmée. Il ajoute pratiquer aussi le judo et le sambo, un autre sport de combat d’origine russe.

 

Il considère que « lutter est nécessaire comme nous vivons en Arménie. Nous ne devons pas avoir seulement une culture forte; nous devons avoir une force complète. J’ai peur que nous soyons attaqués à cause de notre géopolitique ». Quand nous lui demandons de mentionner les dangers de l’Arménie, Haïk dit que « à mon avis, ce sont la Russie, la Turquie et l’Azerbaïdjan » et ajoute que la Russie « occupe la première position car elle a été notre alliée et nous a trahis. C’est d’elle que nous avons acquis notre indépendance et elle nous considère toujours comme ses sujets. Quand je parle de la Russie, je parle du gouvernement et non pas des gens normaux ».

 

Quant au voisin oriental, Haïk dit que « les relations doivent être normalisées mais qu’il [l’Azerbaïdjan] sera toujours notre adversaire ». Interrogé sur les raisons qui l’ont amené à s’engager dans la politique, Haïk nous dit que : « dans ma famille, plusieurs de mes oncles ont servi dans la Défense et mon père était aussi actif de la Fédération révolutionnaire arménienne. Je dois beaucoup à mon pays. Le droit de vote, je pense qu’il est important parce que le jour de demain dépendra du vote d’aujourd’hui ». Qui plus est, « lorsque la guerre [contre l’Azerbaïdjan] a éclaté en 2023, je voulais aider mon pays mais je ne pouvais pas à cause de mon âge et des connaissances qui me manquaient. Je voulais être fort sur tous les fronts », nous dit-il en souriant. En lui demandant ce qu’il ferait si les hostilités refaisaient surface,

Haïk nous confie qu’il irait volontairement au combat. En plus « j’ai adhéré au programme J’ai l’honneur (Pativ umen) ». Lancé en 2017 par le ministère de la Défense arménien, ce programme lie les études et le service militaire : l'État prend en charge les frais de scolarité des étudiants pour qu’ils suivent une formation militaire parallèle, suite à laquelle ils obtiennent le grade de lieutenant et s'engagent à servir dans les rangs pendant trois ans. « Il est normal en Arménie de se sacrifier ; c’est un honneur pour moi de servir mon pays », tient-il à préciser. Quand nous lui demandons son avis sur la politique actuelle, il nous répond que « les partis voient des solutions seulement dans d'autres pays. Même si les politiciens ont de bonnes idées, ils ne réussissent pas à les concrétiser. Personnellement, je voterai pour la liste 4 [parti de la Méritocratie dirigé par Gurgen Simonian] parce que ses membres ne veulent dépendre d’aucune force étrangère ». Quand nous lui demandons alors s’il envisage d’intégrer un parti, il nous dit qu’il ne le fera pas pour le moment car il considère ne pas avoir « suffisamment de culture politique pour en rejoindre un ». Concernant les échanges qu’il a avec ses proches, il précise qu’il aime « partager des avis parce que c’est de la démocratie et éprouve de la satisfaction quand il persuade ses amis ». A ce sujet, il tient à ajouter que « maintenant en Arménie il n’y a pas de démocratie, même si on dit que oui, car le gouvernement actuel est tenu par un seul parti qui ne consulte pas les autres que pour des questions sensibles, ce qui va contre nos règles ». Pour conclure, nous lui demandons comment il voit l’Arménie dans les prochaines années et répond qu’il la verrait « indépendante, forte et dans un environnement stable ».

 


Un jeune garçon porté par son père au meeting du Contrat Civil

 

Knarik pour un engagement mitigé à plusieurs kilomètres à Gyumri

Bien qu’elle refuse d’adhérer à un parti précis, Knarik semble néanmoins réfléchir intensément à l’avenir politique de son pays. Âgée de vingt-deux ans, elle réside à Gyumri, deuxième ville d’Arménie, et travaille au sein d’une ONG locale. Quant au ressenti général sur le rendez-vous politique du 7 juin, elle voit que « les gens sont généralement très engagés, même s’ils sont très fatigués à cause de certains moments fous qui ont marqué la campagne électorale ».

 

Quoi qu’elle veuille aussi taire le nom de la liste dont elle a glissé le bulletin dans l’urne, elle partage avec nous ses prévisions :  « même si je pense que [Nikol] Pachinian est le pire, je crains qu’il gagne. Je n’ai pas voté pour quelqu’un, j’ai voté pour qu’il y ait une opposition forte. Je n’aime aucune des dix-neuf listes parce qu’elles s’attaquent toutes au lieu de se mettre d’accord ». Sur son engagement, elle nous dit qu’elle préfère parler avec des personnes qui ne partagent pas son avis, mais elle tient à préciser que « je peux débattre mais je n’essaie jamais de convaincre », ce qui laisse transparaître une volonté de ne pas trop s’immiscer dans les débats autour d’un vote polémique.

 

Lorsque nous la questionnons sur la direction de la politique étrangère arménienne, son avis est davantage mitigé : « je pense qu’il faut trouver de l’équilibre. Je ne pense pas que l’Europe nous aidera en cas de danger. La guerre en Ukraine a éclaté parce que les Ukrainiens voulaient aller vers l’Europe. La Russie n’est pas non plus la solution, mais nous devons garder des liens à cause de la base [NDLR: base militaire de la Russie numéro 102]. Je n’aurais personnellement aucun ressentiment envers la Turquie si elle reconnaissait les crimes du passé, mais tant que ce n’est pas le cas, à quoi bon parler ? ». En ouvrant le dossier de l’Artsakh, son avis est très nuancé aussi, son père ayant combattu les trois guerres contre l’Azerbaïdjan : « l’Artsakh est arménien, notre alphabet y a été créé et l’Azerbaïdjan l’a reçu par l’Union soviétique pour avoir du territoire. Mais il faut être réaliste et reconnaître que nous n’avons pas les moyens pour qu’il soit à nous. Pourquoi six mille soldats sont morts lors de la dernière guerre alors que nous n’avions pas les ressources pour la gagner ? ».

 

Armen plaide pour une Arménie qui enterre le vieux système

Armen (le prénom a été modifié) a vingt-et-un ans, étudie le management à l’Université d’Erevan et s’est rendu aux urnes pour la deuxième fois de sa vie. Quand nous lui demandons quel est son ressenti général sur les élections, il ne cache pas son étonnement : « Cette année, je vois une participation que je n’ai jamais vue, alors que ces dernières années les gens étaient très démotivés ».

Compte tenu de son âge, nous lui demandons si un candidat en particulier capitalise l’attention de la jeune génération, ce à quoi il répond que « [Nikol] Pachinian sait comment parler aux jeunes, il le fait très bien ». Bien qu’il souhaite garder secret son vote, il nous confie qu’il se voit plutôt observateur qu’activiste et que son engagement n’est pas considérable :  « Je parle parfois de politique avec ma famille et mes amis, mais je ne vois pas cela nécessaire et je ne tâche pas de convaincre qui que ce soit de quoi que ce soit. Que les gens fassent leur vie, je ne suis qu’un citoyen ordinaire ». Concernant le positionnement géopolitique de l’Arménie, il préfère garder le silence quant au dossier de l’Artsakh et considère que face à la Russie « beaucoup de choses ont été faites par crainte des Russes ». Il conclut l’entretien en soulignant un dernier élément :  « Je veux que l’ancien système soit balayé, il ne nous apporte rien. Les jeunes doivent aussi comprendre qu’il est mauvais. Ces gens idéalisent la culture criminelle et ce parce qu’au cours des années 1990 c’était le seul moyen pour survivre et non pas pour vivre ».