Marie-Lou Papazian : « Donner à chacun les moyens de construire son avenir »
D’année en année, le réseau TUMO s’étend, des villages arméniens aux grandes métropoles internationales, sans jamais renoncer à sa philosophie fondatrice : apprendre à apprendre, en développant l’autonomie et la créativité de chacun. Fondatrice de ce modèle éducatif innovant, Marie-Lou Papazian a grandi au Liban avant de poursuivre son parcours aux États-Unis. Elle a ensuite choisi de mettre son expérience et son énergie au service d’une vision : celle d’une Arménie qui a autant à offrir au monde qu’à recevoir de lui.
Aujourd’hui, son engagement constant en faveur de l’éducation et de l’innovation est reconnu bien au-delà des frontières arméniennes. Sa récente nomination au Conseil de gouvernance du Fonds « La Francophonie avec Elles » témoigne de cette reconnaissance et ouvre un nouveau chapitre de son parcours, à la croisée de son engagement personnel et du rayonnement international de l’Arménie. Pour Le Courrier d’Erevan, Marie-Lou Papazian revient sur cette nomination, son cheminement et sa vision de l’éducation.
Par Camille Ramecourt
Des racines résilientes
TUMO a vu le jour en 2011 autour d’une question simple : « Comment préparer les jeunes à un monde qui évolue plus vite que l’éducation ne peut suivre ? »
« Dès le départ, notre objectif n’était pas simplement d’enseigner la technologie ou le design. Nous voulions créer un environnement où les adolescents apprennent à apprendre par eux-mêmes, prennent en main leur propre éducation, expérimentent sans avoir peur de se tromper et découvrent le plaisir de créer », explique Marie-Lou Papazian.
Au fil des années, le modèle s’est enrichi. Au programme d’apprentissage initial se sont ajoutés des contenus consacrés à l’intelligence artificielle, ainsi que des initiatives destinées aux adultes, notamment TUMO Labs et TUMO Studios.
Consciente que le monde continuerait d’évoluer plus vite que les programmes éducatifs ne pourraient être actualisés, la fondatrice a placé au cœur de la méthode TUMO non seulement l’acquisition de compétences dans des domaines de pointe, mais surtout la capacité des jeunes à apprendre de manière autonome.
« Je pense que la clé du succès de TUMO réside dans le fait que notre modèle repose sur une compétence essentielle : apprendre aux jeunes à apprendre par eux-mêmes. Les technologies, les métiers et les secteurs d’activité continueront d’évoluer, mais la capacité à apprendre permettra de s’adapter à ces changements et de continuer à évoluer avec eux. C’est cette idée qui guide TUMO depuis ses débuts et qui continue de définir ce que nous sommes aujourd’hui. »
Cette faculté d’adaptation dépasse toutefois le seul champ des compétences techniques et professionnelles. Elle touche aussi à la confiance en soi, à l’autonomie et à la manière d’aborder les défis.
« Ce que nous continuons d’entendre de la part des étudiants, des parents et des équipes de TUMO nous confirme une chose : l’éducation peut apporter bien plus que des connaissances et des compétences techniques. »

Un des centres TUMO Arménie, lors de la semaine de rencontre entre Marie-Lou Papazian et les parents des étudiants
« À TUMO, nous avons toujours pensé que l’éducation devait donner aux jeunes les moyens de s’épanouir, non seulement professionnellement, mais aussi personnellement. Nous avons vu de nombreux jeunes prendre confiance en eux, gagner en autonomie et s’impliquer davantage dans leur communauté. Certains poursuivent leurs études dans de grandes universités, d’autres réussissent leur parcours professionnel ou lancent leurs propres projets. Mais, tout aussi important, ils développent leur résilience, leur curiosité et la confiance nécessaire pour faire face au changement et s’y adapter. »
En transmettant aux jeunes des compétences techniques et professionnelles concrètes, TUMO contribue ainsi à produire des effets qui dépassent largement le cadre de ses programmes. La confiance, l’autonomie et l’esprit d’initiative développés par les étudiants rayonnent également sur leur entourage et, plus largement, sur leur communauté.
« C’est pour cela que je pense que l’éducation reste une puissante source d’espoir. Elle permet aux jeunes de ne pas seulement regarder ce qu’ils ont vécu, mais aussi ce qu’ils sont capables de construire ensuite.
Lorsqu’on donne aux jeunes un environnement créatif et bienveillant, où ils peuvent créer, collaborer et résoudre des problèmes, ils reprennent peu à peu confiance en eux et recommencent à se projeter dans l’avenir. »
Un avenir vivant dans les ramifications
L’avenir que dessine Marie-Lou Papazian se nourrit aussi de la mémoire et de la transmission. C’est dans cet esprit qu’elle évoque l’Armenian Cultural Heritage Institute, un programme consacré à la numérisation et à la préservation du patrimoine arménien.
« Depuis le lancement de notre programme de numérisation, nous avons documenté près de 300 sites du patrimoine arménien, dont plus de 80 monuments situés en Artsakh. Pour nous, cette documentation constitue à la fois une forme de préservation et de transmission : nous créons des doubles numériques de sites en danger, qui peuvent être difficiles, voire impossibles, à visiter ou à documenter à nouveau. »
Au-delà de la sauvegarde de ce patrimoine, Marie-Lou Papazian y voit le point de départ de nouvelles possibilités de recherche, de création et de transmission.
« Notre ambition avec l’Armenian Cultural Heritage Institute va au-delà de la constitution d’une archive. Nous voulons construire une véritable infrastructure numérique du patrimoine arménien. Notre plateforme est ouverte à tous et permet de documenter, conserver, étudier, enseigner et faire découvrir ces sites, mais aussi d’inspirer la création.
Nous expérimentons avec les nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle, et explorons de nouvelles formes de création à partir de ces archives, comme nous avons cherché à le montrer à la Biennale d’architecture de Venise en 2025. La technologie peut être un outil de conservation, mais aussi un moyen de faire vivre le patrimoine autrement. »

L’Armenian Cultural Heritage Institute s’adresse aussi bien aux Arméniens qu’à un public international, au grand public comme aux chercheurs et aux étudiants. L’objectif est de permettre à chacun non seulement d’accéder à ce patrimoine, mais aussi de se l’approprier et de lui donner de nouvelles formes.
« Pour nous, préserver un patrimoine ne signifie pas simplement empêcher sa disparition. Il faut aussi lui permettre de continuer à évoluer. La documentation est donc le point de départ : viennent ensuite la transmission, l’éducation, l’expérimentation et la création. C’est, selon nous, de cette façon que nous gardons un patrimoine véritablement vivant. »
Ce patrimoine vivant relie les racines aux branches, l’Arménie à sa diaspora, où qu’elle se trouve dans le monde. Marie-Lou Papazian insiste sur le rôle que TUMO peut jouer dans le renforcement de ces liens.
« Ce qui me tient particulièrement à cœur, c’est lorsque TUMO devient un véritable pont. Lorsqu’un jeune Arménien de Los Angeles, Paris, Beyrouth, Buenos Aires ou d’ailleurs découvre l’Arménie contemporaine, pas seulement à travers son héritage ou son histoire familiale, mais aussi à travers la créativité, la technologie, l’éducation et les rencontres avec des jeunes de son âge. Pour moi, il est essentiel de maintenir ces liens vivants et de chercher constamment de nouvelles façons, plus contemporaines, de les renforcer. C’était important pour moi il y a trente ans, et ça l’est toujours aujourd’hui. »
De ces échanges entre une diaspora présente aux quatre coins du monde et une Arménie profondément ancrée dans son histoire naît une dynamique qui dépasse le seul cadre de TUMO. Elle invite à repenser la relation entre le pays et ses communautés à l’étranger, non plus seulement sous l’angle du soutien apporté à l’Arménie, mais comme un échange mutuellement enrichissant.
« Pendant longtemps, on a souvent considéré la relation comme un soutien de la diaspora à l’Arménie. Pour moi, c’est aujourd’hui beaucoup plus une relation à double sens. L’Arménie a aussi énormément à apporter à la diaspora : un sentiment d’appartenance, de la créativité, de l’énergie et un espace où les jeunes peuvent participer à la construction de quelque chose. »
Les fruits de la Francophonie
Au fil de son développement, TUMO contribue à faire émerger en Arménie un état d’esprit fondé sur l’autonomie, l’adaptabilité et l’ouverture. Cette dynamique porte aussi la marque de Marie-Lou Papazian, dont la vision de l’éducation accorde une place essentielle au dialogue entre les cultures. À mesure que le réseau s’étend à l’international, cette dimension prend une importance croissante.
« À mesure que notre réseau se développe en Europe et au-delà, nous travaillons avec des partenaires de différents pays et faisons dialoguer différentes traditions éducatives et culturelles. Nous créons ainsi des occasions pour les jeunes de partager leurs idées, leurs expériences et leurs façons de voir le monde. Pour moi, cette ouverture et ces échanges sont une manière concrète de faire vivre l’esprit de la Francophonie et de contribuer à une communauté diverse et tournée vers l’avenir.
Pour moi, la Francophonie représente bien plus qu’une langue commune. C’est une communauté fondée sur le dialogue, la diversité culturelle, l’éducation et la coopération internationale. L’Arménie en est depuis longtemps un membre actif, et je suis convaincue qu’elle a beaucoup à apporter, notamment dans les domaines de l’éducation et de l’innovation.
Je m’y implique à la fois à titre personnel et professionnel. J’ai toujours été attachée aux initiatives qui rapprochent les cultures et favorisent les échanges au-delà des frontières. Mon engagement au sein du Conseil de gouvernance du Fonds de l’OIF La Francophonie avec Elles s’inscrit dans une autre dimension de cet engagement : soutenir l’autonomisation des femmes et contribuer à leur donner davantage de possibilités. »

Marie-Lou Papazian
Le Fonds « La Francophonie avec Elles » soutient, depuis 2020, des projets destinés aux femmes en situation de vulnérabilité dans l’ensemble de l’espace francophone, notamment en matière de formation professionnelle et d’autonomisation économique. En 2025, l’Arménie a été sélectionnée pour la première fois, avec deux projets retenus.
« J’ai rejoint le Conseil de gouvernance à la suite d’une invitation, en reconnaissance de mon travail dans les domaines de l’éducation et de l’innovation. Je vois cette responsabilité comme une occasion de contribuer aux réflexions sur l’autonomisation des femmes et sur les moyens de leur donner davantage de possibilités de construire leur avenir.
TUMO n’est pas directement un partenaire de mise en œuvre du Fonds, mais plusieurs des valeurs qu’il porte — l’égalité des chances, le développement des compétences et l’autonomisation — sont également au cœur de notre philosophie. Notre expérience nous a montré combien le fait de donner aux jeunes les compétences et la confiance nécessaires peut élargir leurs perspectives, quel que soit leur milieu. C’est également une dimension importante du travail du Fonds : donner aux femmes les moyens de gagner en autonomie et de créer de nouvelles opportunités pour elles-mêmes et leurs communautés.
J’espère que cette expérience pourra contribuer à une réflexion plus large sur la manière de mieux préparer les femmes et les jeunes à un monde du travail en constante évolution. »
Et pour les Arméniennes
À travers son parcours et ses responsabilités, Marie-Lou Papazian entend aussi contribuer à faire évoluer le regard porté sur les femmes en Arménie. Son expérience personnelle, marquée par la persévérance et la volonté de dépasser les attentes sociales, nourrit le message qu’elle souhaite transmettre aux jeunes générations.
« En tant que CEO fondatrice de TUMO, j’ai toujours voulu encourager les jeunes à croire en eux et à ne pas avoir peur de relever des défis. En Arménie, le fait qu’une femme soit à la tête d’une organisation et qu’elle soit, par ailleurs, la supérieure hiérarchique de son propre mari a parfois surpris. Beaucoup de gens s’étonnent également que j’aie pu élever cinq enfants tout en menant une carrière exigeante.
J’ai grandi dans une famille arménienne traditionnelle au Liban. Très tôt, j’ai compris que les femmes n’avaient pas toujours les mêmes libertés ni les mêmes possibilités que les hommes. Même au sein de ma propre famille, je ne bénéficiais pas toujours des mêmes opportunités. À l’époque, ma famille ne souhaitait pas que je parte à l’étranger pour réaliser mon rêve de devenir architecte paysagiste. Comme cette formation n’existait pas au Liban, j’ai finalement choisi d’étudier l’ingénierie, un domaine encore très masculin. Avec beaucoup de persévérance et de travail, j’ai pu réaliser mes ambitions. J’ai commencé ma carrière à New York, où je dirigeais la construction de gratte-ciel.
Lorsque je suis revenue en Arménie et que j’ai pris la direction de TUMO en tant que CEO fondatrice, j’ai retrouvé certains des préjugés auxquels j’avais déjà été confrontée plus jeune.
Pendant la construction de notre premier centre, je dirigeais une équipe d’environ 50 ouvriers et spécialistes, dont près de 90 % étaient des hommes. Beaucoup d’entre eux n’avaient jamais eu de femme comme responsable et n’étaient pas habitués à recevoir des directives d’une femme.
J’ai donc dû faire mes preuves dans cet environnement très masculin et gagner leur respect. Je l’ai fait avant tout en leur montrant que je savais ce que je faisais et que j’étais capable de mener le travail à bien.
C’est aussi ce que j’essaie de transmettre aux jeunes filles de TUMO. Je veux qu’elles sachent qu’elles ne doivent jamais limiter leurs ambitions en fonction de ce que les autres pensent qu’elles peuvent ou ne peuvent pas faire. Elles doivent avoir confiance en elles, poursuivre leurs rêves, relever des défis difficiles et, surtout, laisser leurs réalisations parler pour elles. »
Cette conviction traverse l’ensemble des engagements de Marie-Lou Papazian, qu’il s’agisse de TUMO, de la Francophonie ou de ses partenariats internationaux. Au-delà des structures et des programmes, elle défend une même ambition : donner à chacun les moyens de construire son avenir.
« Que ce soit à travers l’OIF, TUMO ou d’autres partenariats internationaux, j’espère continuer à m’engager dans des projets qui donnent à chacun les moyens de développer son potentiel. Au fond, permettre à chacun de développer pleinement son potentiel grâce à l’éducation est l’un des moyens les plus durables de renforcer les communautés et de construire un avenir plus inclusif. »